jeudi 3 décembre 2015

C’est gratis !




Cette année, pour notre premier Noël officiel avec notre nouvelle identité, nous nous sommes posé plusieurs questions. Une carte ? Un petit film ? Est-ce qu’il faut se valoriser ou laisser la place à l’idée ? Alors nous sommes revenus à l’essentiel. Chez Camden, notre philosophie est assez simple : tout doit mener à tout. Et pas nécessairement à de la réflexion centrée sur de bons sentiments éculés ou à une reconnaissance de ses pairs. De toute manière, et là je parle pour moi, me faire flatter une couille par les gens de mon industrie, quoique bénéfique pour mon ego, signifierait que j’aurais fait une job relativement décalée, qui n’aurait finalement fait plaisir qu’à certains créatifs dont je me branle. Démocratisons plutôt.

Notre prémisse en trois points : 
1- tous les goûts sont dans la nature
2- la consommation est rendue à des niveaux stratosphériquement mongoles (voir les échauffourées du vendredi fou) 
3- la réutilisation minimise l’empreinte environnementale tout en créant du bonheur

Alors voilà, nous avons développé un petit site d’échange des cadeaux que vous n’aimez pas, mais qui pourraient plaire à quelqu’un d’autre. De là la naissance de notre Refuge des cadeaux abandonnés, qui s’adresse autant à ceux qui veulent se débarrasser de trucs qui leur sont inutiles qu’à ceux qui veulent gratuitement et authentiquement profiter d’un item qui serait autrement confiné à la poussière et à la noirceur. 

Fait tout sauf anodin, cette opération des Fêtes a entièrement été réalisée à l’interne par notre équipe chez Camden. Zéro partenaire. Zéro mercenaire. De l’idéation à la programmation, en passant par la rédaction et le design, nous avons pris le temps que nous n’avions pas pour vous offrir, sans prétention, un portail de partage qui, nous l’espérons, fera une petite différence.

Allez-y. Laissez un cadeau en adoption ou amusez-vous à fouiner dans la liste de cadeaux déjà disponibles, qui sait, un coup de coeur vous attend peut-être au Refuge. C’est entièrement gratis, puis ça fait du bien (et ça, de nos jours, c’est rare comme de la marde de père Noël).

Bienvenue au Refuge !


mardi 1 décembre 2015

Camden, la nouvelle - Chapitres 7 et 8 (fin)



Chapitre 7
Anna


La poussière roulait en boule sur le bord de la piscine, poussée par le Mistral. Les deux hommes étaient assoupis sur leur chaise longue, au soleil. Ils dégustaient simplement le temps qui passe, épuisés, après un blitz de plus de 72 heures d’enregistrement en studio. De la folie pure. Le soleil se faisait lourd comme il sait l’être, fin juillet, sur la Côte d’Azur. Bruno s’était envolé la veille vers Londres, épuisé. Les trois musiciens du groupe étaient restés sur place pour profiter de la plage. Le gros du travail était terminé : un album était presque né. Julian et Mick respiraient profondément la satisfaction du devoir accompli. Mick avait la certitude d’avoir produit une étoile scintillante dans l’univers trop morne de la pop alternative. Julian n’avait pas encore ce recul, sortant lentement d’une transe où les minutes avaient passé comme des heures.


Même Bruno, d’ordinaire plus sceptique, savait qu’il avait sous la main quelque chose de gros, de possiblement très gros. Il anticipait la gestion de la demande et l’organisation de la suite des choses. Il lui faudrait assurément gonfler son équipe de management. Une montagne de travail l’attendait, dont la coordination du lancement de l’album avec la compagnie de disque, et une panoplie de détails qui précéderaient le grand moment, du design de la pochette à l’organisation du plan de promotion. Rien ne serait laissé dans les mains d’une poignée d’exécutants qui ne feraient qu’appliquer les recettes classiques de la multinationale de la musique. Oh que non. Bruno avait la conviction qu’au-delà de la commercialisation de l’album, un bijou, il devait impérativement donner une saveur singulière à son artiste. Il planifiait de lui sculpter une aura de mystère, notamment en distillant les entrevues au compte-gouttes. Il avait tenté sans succès cette stratégie deux décennies plus tôt avec Lou, qui n’avait à l’époque ni la personnalité ni la volonté de résister au piège du vedettariat et de la sollicitation perpétuelle. Là, avec Julian, Bruno ressentait un phénomène sur le point d’émerger, et par le fait même, une occasion unique de marquer, à sa manière, l’histoire du rock.


Le soir de leur arrivée à Antibes, quelques semaines auparavant, Julian avait soupé seul à seul avec Mick, à son invitation. C’était pour lui une magnifique opportunité d’échanger avec son idole. Le moment semblait surréaliste pour Julian, alors qu’il représentait, pour Mick, une occasion de plus d’initier un néophyte à l’art du vin. Mick possédait un cellier de plusieurs milliers de bouteilles. C’était devenu son passe-temps favori que de dénicher des cuvées rares et de faire la rencontre de vignerons honnêtes qui savaient traduire les particularités de leur terroir. Après tout, le sud de la France était idéal : proximité avec l’Italie, particulièrement avec le Piémont et la Toscane, mais aussi avec une tonne d’appellations locales, la Provence et le Languedoc demeurant des régions souvent méconnues des amateurs fortunés, qui préfèrent un grand Bordeaux pompeux ou un Bourgogne hors de prix, à une appellation moins glamour de la vallée du Rhône. Cette soirée s’était déroulée naturellement, dans une ambiance aussi festive, amicale que pédagogique par moment. Le chef privé de la résidence s’était dépassé et avait servi une succession de tapas, qui permettaient à Mick de bien marquer certains accords avec ses vins préférés du moment, si bien que sans trop s’en apercevoir, Julian était passé graduellement d’une d’excitation frôlant l’anxiété à un état d’ivresse où confidences et éclats de rire étaient amplifiés par les effets croissants de l’alcool. En fin de soirée, ils sortirent de table, sans même avoir entamé le dessert. Ils avaient décidé de profiter de la terrasse et d’humer le fond de l’air, désormais plus frais, mais toujours empreint des herbes de Provence, qui poussaient naturellement un peu partout autour de la propriété. Ils vidèrent une dernière bouteille, une Cuvée 1717 de la Maison Arnoux et Fils, un Vacqueyras particulièrement délicieux dans son millésime 2005. Il était passé minuit et Mick sentit que son invité en avait visiblement eu pour son compte. Il le fit reconduire à la Villa de Chavagnac, où lui et son groupe demeureraient durant leur séjour. Ces quelques heures avaient suffi à révéler une complicité prometteuse.


Julian, lorsqu’il était en tournée, aimait traîner une guitare dans sa chambre. Alors cette nuit-là, lorsqu’il s’extirpa d’un rêve étrange, en sueurs et à bout de souffle, à 3h33 précises - il avait l’habitude de constamment se réveiller et regarder l’heure sur son iPhone lorsqu’il n’était pas chez lui - une mélodie inconnue trottait dans sa tête. Il n’arrivait pas à se rendormir car la mélodie continuait à tourner en boucle, malgré ses efforts pour s’en libérer. Elle avait débuté dans ce rêve, dont il se souvenait de tous les détails de manière très précise. En plongée sous-marine, il avait entendu une voix sourde qui chantait au loin, émanant d’une petite épave partiellement enfouie, ce qui l’avait incité à y pénétrer, malgré le peu d’oxygène restant dans sa bonbonne. La voix s’était faite de plus en plus claire, mais son origine était demeurée mystérieuse. Perdu dans un labyrinthe sous-marin, il avait enfin découvert la source de la voix à l’aide d’une lampe de plongée, aux confins d’un corridor sombre. La mélodie, obsédante, était maintenant devenue clairement audible. Mais ce n’était rien comparé à son origine, terrifiante. C’était Eva, morte-vivante, qui chantait, totalement impassible. Sa peau était grège, visiblement en décomposition avancée, mais ses lèvres demeuraient toutefois très rouges et éclatantes. Et quand il avait tenté de rebrousser chemin, en manque urgent d’oxygène, il s’était perdu dans l’épave, d’où il avait fini par suffoquer, ce qui provoqua son réveil et l’état de panique dans lequel il se trouvait. Après une trentaine de minutes d’insomnie à combattre cette mélodie tout en tentant de retrouver sommeil, il ressentit graduellement une pulsion obsédante. Il oscillait entre le désir de dormir et celui de jouer la mélodie à la guitare, ce qu’il fit en s’enregistrant avec son téléphone, comme pour s’en extirper. Des paroles vinrent spontanément accompagner la mélodie, en improvisation totale, quasi inconsciente. Il déclamait spontanément quelque chose qui se dégageait de profond en lui :


« Anna, je sais que tu es là,
je t’attends depuis l’orphelinat,
Anna je sais que tu es là,
cachée derrière la porte ou sous les draps,
Anna je sais que tu es là,
sans toi j’ai peur Anna, Anna… ».


Il s’endormit en oubliant d’interrompre l’enregistrement, qui s’allongea d’une longue heure, où l’on ne pouvait qu’entendre ses ronflements.


Le lendemain, en se réveillant vers les 11h, il avait complètement oublié son épisode de création nocturne. En prenant son téléphone, il s’aperçut qu’un enregistrement avait été fait, car l’application était demeurée ouverte. Tout lui revint rapidement par la suite, et il s’empressa d’écouter le tout. Il fondit en larmes, seul, dans sa chambre, les musiciens prenant leur café sur la terrasse de l’autre côté, riant entre eux.


Anna deviendrait le titre du plus grand succès de toute sa carrière, une chanson qui serait éventuellement homologuée par le magazine Rolling Stones comme l’une des 50 chansons les plus marquantes de l’histoire du rock. Ce serait aussi la première pièce qu’il enregistrerait avec Mick à Antibes, dans le cadre de son album éponyme. Sa texture teinterait toutes les autres, déjà existantes, qui seraient par la suite refondues dans l’univers sonore très particulier qui suinterait de ces séances d’enregistrement. La complicité entre Julian et Mick n’avait rien de compliqué : elle était essentiellement constituée de regards, de phrases courtes et d’une compréhension très pointue de ce qu’ils voulaient accomplir ensemble.


Trois mois passèrent. La grisaille automnale s’était lentement mais sûrement installée, et avait pavé la voie à la rentrée culturelle. Des séries de spectacles étaient désormais annoncées dans les grandes capitales. Julian et sa bande avaient été propulsés au rang de stars à la suite de la sortie de l’album, savamment orchestrée par la campagne promotionnelle conçue par Bruno. Le groupe jouait à guichets fermés soir après soir, enfilant les salles comme les mannequins enfilent les robes dans un défilé. Les critiques avaient encore une fois été dithyrambiques, ce qui avait eu comme effet de faire fuir les hordes de hipsters « early adopters », mais surtout de séduire des vagues imposantes de nouveaux adeptes, qui représentaient un marché infiniment plus important. Ce sont ces segments qui avaient jadis élevé U2, Coldplay et même Arcade Fire au statut de légendes. Julian, qui avait anticipé l’ouragan, avait préalablement exigé à son gérant d’être libéré au moins une dizaine de jours en novembre, pour reprendre son souffle et faire le plein d’énergie. Tout s’était tellement bousculé dans sa vie qu’il n’avait plus l’impression de contrôler quoi que ce soit. Ce petit congé arriverait juste à point.   


C’était un mardi soir où l’humidité froide de novembre transperçait les os. Il était de retour chez lui depuis deux jours et mangeait une pizza, seul, après s’être défait, lors de son retour du restaurant, d’une meute de fans qui s’étaient rapidement attroupées autour de lui, les unes se prenant vulgairement en selfie avec leur idole, les autres lui demandant simplement un autographe. Après avoir gentiment collaboré pendant une dizaine de minutes, il avait réussi à les semer et à préserver l’anonymat de son repère, tenant sa pizza d’une main tout en enfonçant sur sa tête une casquette des Yankees de New York. Il avait bien pris le temps d’observer s’il était suivi, avant de rapidement se jeter dans son immeuble glauque. Une vingtaine de minutes étaient passées depuis son retour à l’appartement. Il en était à sa dernière pointe et buvait une bière à même la canette, en regardant une téléréalité française, quand il entendit cogner à l’entrée. Son premier réflexe fut de penser qu’il avait été débusqué par une fan plus futée que les autres, ou que Bruno lui rendait une visite impromptue. Beau joueur, il se leva et répondit. En ouvrant la porte, son coeur cessa de battre. Eva se tenait devant lui, tremblante, son imperméable Burberry beige entrouvert.


Elle avança et le serra très très fort dans ses bras. Il fit de même. Aucun mot ne sortit de leurs bouches. Ils étaient là, debout, leur énergie les fusionnant et les apaisant à la fois. Après quelques minutes où le temps s’était littéralement figé, une tension commença à s’installer. Les mains de Julian débutèrent leur descente vers la taille de sa partenaire, atteignant puis empoignant ses fesses, qu’il avait toujours vénérées. En amplifiant ses caresses, il sentit Eva respirer de plus en plus fort… Il eut le réflexe de se reculer légèrement d’elle pour mieux la voir, pour bien valider que ce qu’il vivait n’était pas un fantasme rêvé. Et juste au moment où il allait ouvrir la bouche pour lui demander la raison de sa présence, elle plaça son index sur ses lèvres et lui signifia implicitement de rester muet. Elle le poussa ensuite vers l’intérieur de l’appartement, referma la porte, enleva son imper, qu’elle laissa tomber sur le sol, et se mit à genoux devant lui. En un instant furtif, elle défit sa braguette, sortit avec délicatesse son membre déjà en érection et débuta une fellation. La mère de toutes les fellations. Elle savait ce qu’il aimait et appliquait son art dans les moindres détails, avec une passion et un dévouement absolus. Eva était excitée par la situation. Triste, mais excitée, elle gémissait légèrement tout en accélérant le rythme. Lorsqu’elle sentit qu’il était pour jouir, elle le prit très profondément et aspira toute sa semence. Pendant qu’il dégustait encore les soubresauts de son orgasme et anticipait la suite, elle se releva, remit immédiatement son imper et quitta sur-le-champ, ne lui laissant même pas l’occasion de dire un mot. Il resta là, béat, confus, immobile. La porte était restée ouverte et il entendait les claquements de ses talons résonner dans la cage d’escalier, dans un rythme effréné. Il ne tenta même pas de la rejoindre. 

Julian se sentait à la fois étourdi et perturbé. Il avait reçu l’équivalent d’un fixe fulgurant d’affection et de sexe, de surcroît par l’amour de sa vie, et se retrouvait soudainement en manque cruel d’elle, abandonné de nouveau et confronté à des démons qui réapparaissaient graduellement. Tétanisé au début, il ressentit ensuite une envie irrésistible de fouiller dans une petite boîte, qu’il avait placée dans un placard plusieurs années auparavant. Habité par un sentiment d’urgence, il passa méticuleusement à travers chaque item contenu dans le récipient, comme s’ils représentaient des fétiches d’une dimension quasi religieuse. La boîte, usée, contenait des dessins qu’il avait réalisés enfant, des photos, quelques livres et cahiers, de petites figurines, mais également son certificat de naissance. Julian n’avait jamais eu de famille, à l’exception des quelques séjours où il avait été placé temporairement en accueil. Il était de ceux que les parents adoptifs ignoraient systématiquement. Celui qui avait toujours espéré, mais qui n’avait finalement jamais été choisi : l’éternel déçu, l’éternel écorché, le petit garçon sans cesse rabaissé par le départ vers une vie meilleure de ses frères et soeurs d’infortune. Sur son certificat étaient inscrits sa date et son lieu de naissance :  26 mai 1987, Paris, Clinique De La Muette; son nom complet : Joseph Giorgio Julian Gianfermo; la mention Père inconnu ainsi que le nom de sa mère : Anna Gianfermo. 





Chapitre 8
Julian


Julian n’avait revu Arnaud Chavagnac qu’à trois reprises en un peu plus de vingt ans : la première fois, à la demande d’Arnaud, ils avaient soupé dans une gargote du 7e arrondissement pour discuter des répercussions du premier album ; la deuxième fois, par hasard, ils s’étaient croisés à O’Hare dans le salon de leur compagnie aérienne commune, en attendant tous deux leur vol vers Los Angeles ; la troisième fois, à la demande de Julian, qui avait voulu régler tous ses comptes et rembourser au sous près tous les investissements de son mécène, ils s’étaient finalement vus à Londres dans une suite du Savoy. Plusieurs années avaient espacé leurs rencontres, mais malgré tout, après chacune d’elles, Julian ne pouvait s’empêcher d’en ressentir les contrecoups pendant plusieurs semaines. Les souvenirs réminiscents de son amour pour Eva avaient continué à sporadiquement le hanter, même s’ils commençaient à dater et avaient été supplantés, en apparence du moins, par plusieurs autres romances avortées. Les décennies passées en un coup de vent n’avaient pas tout effacé.


L’aurore se mourrait et la brume s’estompait graduellement de la cime des oliviers et des vignes de mammolo, dans un horizon taillé de collines érodées où s’enchevêtraient des dizaines de tons de verts différents. Julian était allongé sur une chaise longue Le Corbusier, à quelques pas de la piscine, sur une grande terrasse de terre cuite, surélevée de la vallée de quelques dizaines de mètres. Il avait fait aménager ce promontoire spectaculaire quelques années auparavant, lors de son achat d’un petit domaine ancestral toscan situé tout près de Barberino Val d’Elsa, dans une commune moins achalandée que celles où règnent les grands crus du Chianti, un peu plus à l’est. Il s’était réveillé avant l’aube, tourmenté, après quelques heures de sommeil très agité. La veille, avant de s’endormir, il avait consulté par habitude quelques sites d’information et était tombé sur une nouvelle pour le moins étonnante : « Décès du magnat Arnaud Chavagnac, victime d’une attaque de requin à l’île de la Réunion, alors qu’il s’adonnait au surf dans une zone interdite ». Pour la moyenne des ours, dont des milliers avaient indirectement subis les conséquences de son appétit vorace en affaires, ce décès n’évoquait que sarcasme et dérision : quelle drôle de revanche du karma que ce destin particulier d’un apôtre du libéralisme économique européen, avaleur de sociétés, pourfendeur de syndicats, obsédé maladif du rendement trimestriel, toujours aux aguets de la prochaine proie, et qui termine abruptement sa vie, à 58 ans, déchiqueté en lambeaux par un requin bouledogue !


Julian n’était pas de la moyenne des ours et cette nouvelle avait plutôt réanimé chez lui des émotions enfouies depuis longtemps. Il avait suivi de très loin la trajectoire du célèbre couple Eva et Arnaud Chavagnac. De leur mariage princier couvert par le Paris Match à la naissance de leur fille, en passant par certaines rumeurs de séparation, Julian n’avait jamais réellement pu éviter de parfois penser à elle. Certes, il avait vécu sa propre vie, vivre semblant un euphémisme dans son cas, car il avait tellement accompli, mais il n’avait néanmoins jamais vraiment pu se départir de ce voile subtil que représentait la potentialité d’Eva. Combien de fois s’était-il pris à revenir sur son passé et à le réinterpréter en imaginant ce qu’il aurait pu être dans cet univers parallèle ? Depuis quelques années, il avait par contre réussi, après de nombreuses rechutes, à relativiser le cours des choses et à ne plus retomber dans ce piège absurde de la nostalgie. Absurde, car il avait encore à ses pieds des centaines de milliers de fans, la majorité étant des femmes; car il avait joué dans toutes les grandes salles de la planète; car il était respecté et possédait une vingtaine de propriétés; car il avait encore une bonne partie de sa vie devant lui, malgré sa quarantaine presque achevée; car, surtout, il avait possédé et possédait toujours ce que tous rêvent de posséder : le succès.


Étendu et songeur, sur son fauteuil, regardant le soleil se lever au-dessus d’une courte rangée de cyprès, il ressentait la secousse approcher. Il l’imaginait sous le choc. Comment réagissait-elle, seule, avec une adolescente en larmes ? Était-elle dévastée par la suite des choses, dont l’immensité de la fortune à gérer ? Était-elle irritée par l’ingérence soudaine des uns et des autres, dont celle de sa belle-famille, réputée pour son opacité et son culte du secret ? Ou se sentait-elle affranchie de ses chaînes, à envisager l’avenir sans contraintes ?


On annonça quelques jours plus tard qu’une enquête serait conduite. Les funérailles de Chavagnac firent ensuite la manchette dans plusieurs pays. Julian s’efforça de ne pas regarder son écran pendant quelques temps et se résigna à reprendre sa vie là où il l’avait interrompue : à se reposer en famille, entre la fin de sa dernière tournée et le début de l’écriture du prochain album. Après tout, il n’avait pas revu Eva depuis plus de 20 ans et ne connaissait qu’une ancienne version d’elle. Il se rassérénait à la pensée qu’elle se soit graduellement mutée en bourgeoise sèche, pointilleuse et amère, à l’image de la famille Chavagnac.


Il ne ressentait pas le poids de ses 48 ans. Certes, son abdomen avait un peu épaissi, certaines rides étaient apparues çà et là, dont celles entre ses sourcils, et ses pectoraux n’arboraient plus la fermeté d’autrefois. Mais la densité de sa chevelure était demeurée anormalement intacte. Certaines personnes possèdent ce privilège d’échapper aux aspects les plus désolants de l’âge : leur posture ne se tangue pas, ils doivent aller chez le coiffeur à tous les mois et continuent de ressentir le besoin de faire l’amour sur une base quotidienne (et le font, sans pilule bleue !). Julian était ou serait de ceux-là. Sa vie avait passé trop vite et il ne se souvenait pas de tout. Il marquait donc le temps par jalons : ses albums, ses tournées et les naissances de ses trois enfants, Helena, Alice et Zac. La mère de ses enfants, Lucia, de qui il s’était séparé trois ans plus tôt, après avoir été surpris au lit avec un couple de mannequins bisexuelles, était restée une bonne amie, et ils s’entendaient à merveille sur l’éducation des enfants, dont elle conservait la garde la plupart du temps. Lucia acceptait même de passer de longs séjours à la villa toscane en sa compagnie, lorsqu’il prenait des périodes de repos prolongées, ce qui permettait à leurs enfants, dont la plus vieille avait déjà 14 ans, de passer du temps de qualité avec leurs deux parents. De toute façon, la villa était bien assez grande pour qu’ils préservent leur intimité, et même quand ils devaient passer du temps l’un avec l’autre, aucun malaise n’était perceptible, leur amitié prenant le dessus, à la manière de vieux amoureux maintenant devenus complices. Une seule règle avait été convenue par les deux parents : ne pas inviter d’amants ou de maîtresses. Il régnait une ambiance festive dans cette villa, car tout un univers d’amis et de connaissances venait constamment y passer du temps. Pour combler ses besoins sexuels récurrents, Julian n’avait qu’une vingtaine de minutes de route à faire pour retrouver une bonne « amie » qui gérait, depuis Florence, une grande coopérative viticole. Elle possédait un corps dont les tannins adoraient se faire délier par un quadragénaire célèbre et particulièrement long en bouche.  


Six semaines plus tard, alors que son séjour en Toscane s’achevait et que le vieux Bruno mettait de plus en plus de pression pour que l’on redémarre la machine à albums, Julian décida un mardi matin de rendre visite à son « amie»». Son ex-femme lui demanda de vérifier s’ils avaient reçu du courrier, car elle attendait par la poste une confirmation de l’inscription de leur plus vieille à une école londonienne spécialisée en musique. La boîte postale était située à deux kilomètres de la villa, au centre du petit village. Il s’y rendit en accélérant rapidement, au volant de sa petite Spider Veloce rouge entièrement restaurée. En ouvrant la boîte postale, il vit deux enveloppes. La première, de grandes dimensions, provenait de la Brit School, et était destinée à Lucia. La seconde, plus petite, lui était adressée à la main, fait étrange, car personne n’avait vraiment accès aux coordonnées de la villa, hormis son entourage immédiat, qui pouvait le joindre directement par téléphone en cas de besoin. Aucune adresse de retour n’y était inscrite. Il retourna dans la voiture, s’assit et déchira l’enveloppe maladroitement. Nerveusement.


Julian,


Je t’écris parce que je ne désire pas m’immiscer dans ta vie de manière intrusive. Je t’écris aussi parce que je le peux. Tu sais, quand je t’ai revu à ton loft en cette fin décembre il y a déjà plus de 20 ans, si amaigri, vulnérable, avec tes yeux d’ange et ta manière tellement maladroite de cacher ta joie et ta douleur, à ce moment précis, car avant tu n’étais qu’un ami, je t’ai aimé Julian.


Quand nous nous sommes fréquentés, j’ai eu le choix de tout laisser pour toi. Mais je devais aussi vivre avec les menaces d’Arnaud, qui jurait à l’époque de te détruire et de détruire ta carrière qui débutait à peine. Quand j’ai décidé de te laisser, je lui ai fait me promettre de tout faire pour que tu réussisses ta carrière. C’était ma seule condition et il a accepté. Arnaud était impitoyable, mais il a toujours respecté sa parole. Je savais qu’avec ton talent, Bruno et les contacts d’Arnaud, tu pouvais y arriver. Je savais que tu pouvais devenir ce que tu es devenu, car je l’ai senti dès le début. Dès les premières répétitions dans ton loft.


Arnaud m’a fait lui promettre en retour de ne plus jamais te reparler. Je deviendrais sa femme et aussi la mère de ses enfants. J’ai accepté et je ne t’ai jamais reparlé, même pas une seconde lors de notre dernière brève rencontre, une fois où j’ai presque flanché. Il m’a toujours surveillée. Je n’ai jamais été réellement libre, à part peut-être les deux ou trois dernières années, car je le sentais lassé de moi.


Maintenant qu’il est mort, j’ai retrouvé ma liberté. Julian, je suis libre. L’écrire me donne envie de pleurer. Plus de vingt ans plus tard. LIBRE!!! J’ai racheté l’immeuble où tu restais à l’époque et me suis réservé le loft où je suis tombée amoureuse de toi. Ce n’est plus tout à fait le même immeuble, car il a été entièrement rénové, mais c’est physiquement le même endroit et l’espace où tu vivais est toujours le même. Accepterais-tu de venir prendre un café avec moi à Camden, là où tout a débuté ? Je t’attendrai à la sortie de la station Mornington Crescent. Nous pourrions simplement tenter de nous revoir comme lors de cette rencontre de décembre. Se revoir, sans attente, pour un moment, pour un mois ou pour le reste de nos vies ? Accepterais-tu de me revoir ? Je comprendrais que tu ne me répondes jamais. Mais sache que mes sentiments sont toujours aussi vrais.


Julian, tu as été mon seul, mon grand, mon plus magnifique amour.


Signé : Ta Eva xxx    +44 20 7566 4282


-Fin-


Remerciements
Merci à Chantal et à Antoine d’avoir enduré mes absences d’esprit pendant quelques mois, surtout les fins de semaine, votre soutien est inestimable. Merci à notre équipe chez Camden d’alimenter mes rêves, notamment à mon associée et amie Marie-Michèle, qui m’a encouragé même si nous avions un million d’autres choses plus importantes à faire. Finalement, merci à ma mère qui me lit depuis mes tout premiers poèmes lorsque j'avais 13 ans.

mardi 24 novembre 2015

Camden, la nouvelle - Chapitres 5 et 6



Chapitre 5
Arnaud
Ça faisait déjà quatre mois que Julian sillonnait le pays en entier. Sa prestation du Nouvel An avait été filmée en 4K et diffusée sur Vimeo, créant une déferlante. Aidé par Bruno au management et à la direction artistique par Eva, il avait initialement conquis des établissements marginaux en mixant son rôle de DJ à ses interprétations vocales live. Mais, rapidement, à l’image de cette époque où l’on s’emballe et se lasse en un clin d’oeil, il avait pris d’assaut des salles de plus en plus importantes, chaque soirée alimentant la rumeur et amplifiant la demande pour celle qui suivrait. En parallèle, il peaufinait un premier EP de quelques reprises et morceaux originaux qu’il planifiait lancer lors de la grande rentrée automnale. Les astres étaient alignés : il était aimé, désiré, de plus en plus reconnu et relativement libre artistiquement. Et surtout, il n’avait plus à penser à l’argent.


Autre fait peu anodin, il était follement amoureux d’une fille, et de son rouge Guerlain, nommée Eva. D’une passion absolument naïve, juvénile, osmotique, qui révélait sa virginité absolue en matière d’émotions amoureuses. Celle d’un enfant endurci par le froid, par l’abandon, un enfant pris dans un corps d’homme, endeuillé dès la naissance du concept même de douceur. Une âme écorchée, qui avait été trop subitement exposée à la tendresse en se faisant enfin flatter les cheveux et dire « je t’aime ». Il était constamment vulnérable à la douleur du manque, de cette lueur découverte dans les pupilles d’une fille. Sa passion l’amputait autant qu’elle l’emplissait. Et lorsqu’il se sentait amputé, Julian devenait fou. Littéralement. Il perdait tout sens concret de la réalité. Paranoïa, fabulations, agressivité. Il se sentait abandonné sur le bord d’un précipice de 10 kilomètres de profondeur, tenu par un pied dans le vide. Et la personne qui le tenait, c’était Eva. Car au-delà de leur relation à distance, aussi sporadique dans le réel qu’un éclair dans le ciel, Eva était fiancée à un prospère financier français et se trimballait entre Paris et le reste du monde. Parfois, elle se pointait à l’improviste et faisait tourner le coeur de son chanteur, dans tous les sens.


Leur relation s’était cristallisée dans les jours qui avaient suivi la nuit du Nouvel An. Ils avaient fait l’amour de manière brouillonne chez lui, ivres, à l’aube, se déballant littéralement comme des cadeaux. Mais jamais leur fusion ne fut aussi totale qu’à leur réveil. Ils étaient l’un pour l’autre une sorte de privilège qu’ils ne croyaient pas mériter. Lui n’avait jamais osé fantasmé, même dans ses rêveries sexuelles le plus secrètes, de se retrouver dans la même intimité qu’Eva, une déesse vouée à d’autres cieux infiniment plus élevés que les siens. Elle, pour sa part, n’avait jamais imaginé tomber en amour avec cet artiste torturé, qu’elle considérait il n’y a pas si longtemps presque que comme son frère. Leur relation était particulière : à la fois dépouillées de mots, mais totalement inondée de gestes. Leur attirance et leur affection mutuelle se mutaient en un étrange cocktail digne d’une scène de Mulholland Drive. Était-ce parce que leur relation était interdite ? Était-ce parce qu’il vouait un fétiche maladif à comment elle appliquait son rouge à lèvres ou mettait ses jambes en valeur lors d’événements culturels ? Il en émanait néanmoins des torrents d’orgasmes et une sincérité totale. Mais lorsqu’elle devait partir, et elle partait plus souvent qu’elle ne restait, ils devaient tous les deux vivre un deuil qui les mettait en pièces, particulièrement lui, qui savait trop bien qu’Eva n’oserait jamais rompre avec Arnaud. Sa peur du vide était ancrée trop profondément en elle.


La veille d’une série de spectacles au Band on The Wall de Manchester, il pensa tout abandonner pour aller rejoindre sa muse à Paris. Il désirait profondément brasser toutes les cartes et espérait qu’une combinaison gagnante émerge du cahot, révélée par l’intensité de ses sentiments. Mais il savait aussi qu’il risquait de tout perdre. La simple pensée d’être définitivement coupé d’Eva suffisait à lui faire renoncer à toute action impulsive. Il continuait donc son chemin, frustré, incapable de la voir, de la toucher, pris à fantasmer à une vie qui lui était impossible. Ce soir-là, sa suite était luxueuse, à des lustres de son loft. Il végétait en regardant une émule d’Adele s’époumoner à Britain’s got talent. L’écran était immense et le lit confortable, avec sa panoplie d’oreillers. Il s’endormit aigri, mais pas tout à fait malheureux.


Le lendemain, il retourna à son tourbillon habituel : rencontre avec l’équipe, répétitions, tests de son, puis souper avec sa bande où seules l’eau et les boissons gazeuses étaient permises. Julian, malgré un passif lourd en termes de psychotropes et d’alcools en tous genres, exigeait une sobriété absolue de tous avant les spectacles, lui au premier chef. Son lien avec le public était sans tache et il voulait le préserver à tout prix. Il donnait tout ce qu’il avait et recevait en retour un amour qu’il n’avait jamais pensé possible. C’est d’ailleurs cette réciprocité avec ses fans qui lui permettait de vivre sans Eva. À la suite de ce spectacle, où il avait exceptionnellement repris à sa sauce la merveilleuse Still Ill des Smiths, l’équipe se retrouva dans un pub et engloutit une quantité impressionnante de bière, en se remémorant les moments forts de la soirée et en émettant des commentaires et échanges dans le but d’améliorer le spectacle. Quelques groupies les avaient suivis et attendaient le bon moment pour les draguer. Julian était épuisé, mais satisfait de son groupe. Il sentait une véritable complicité. Le désir de se perfectionner était partagé de tous et aucun égo ne minait l’ambiance de collégialité. Il appréciait être au centre de tout ça. Vers minuit, il reçut un texto du numéro de portable d’Eva : « Appelle-moi quand tu peux, je dois te parler, c’est assez urgent ». Il quitta sur-le-champ pour retourner à son hôtel, anxieux, sans lui répondre.


Arrivé à sa chambre, il enleva ses chaussures et s’étendit sur son lit king aux draps propres. Il prit ensuite une grande respiration et composa les numéros du portable d’Eva. Décalage horaire oblige, il était près de 2h dans la nuit pour elle. Pourquoi ne dormait-elle pas ? Pourquoi cette urgence ? Après deux coups de sonnerie, elle répondit. Ça faisait presque deux semaines qu’il n’avait pas entendu le son de sa voix.


Eva, essoufflée : « Salut. Merci de m’rappeler. J’me demandais si t’avais lu mon texto… »


Julian : « Allo beauté. Qu’est-ce qui se passe ? T’es toujours à Paris ? T’as l’air essoufflée, ça va ? »


Eva : « Oui, je suis à la maison. Écoute Julian, je sais pas comment te dire ça. Je suis essoufflée parce que je suis nerveuse… »


Julian : « Parle-moi, mon coeur va arrêter de battre. »


Eva : « Arnaud a noté le mot de passe de mon téléphone et a lu tous nos textos. Il avait des doutes. Il sait tout. J’ai tout avoué. »


Julian : « Et puis maintenant ? Qu’est-ce que tu vas faire ? »


Eva : « Il a quitté pour Genève pour quelques jours, c’était prévu. Il m’a donné un ultimatum. J’arrête tout d’ici son retour ou il me met dehors. Notre union est claire, j’ai aucun recours, soit je reste et j’te laisse, soit j’perds tout. Et il exige d’avoir accès en tout temps à mes comptes courriel et à mon portable. J’sais plus quoi faire. J’en tremble. »


Julian : « Prends l’avion demain matin et viens me rejoindre à Manchester. J’fais assez pour que nous soyons corrects. Avec toi je vais être encore meilleur. Tu pourras te consacrer à mon lancement pour cet automne. Viens ! »


Eva : « J’peux pas Julian. C’est pas si simple. Je lui dois tout. Arnaud m’a mise au monde, littéralement. Tous mes contacts, mon réseau, c’est lui. Ta carrière, c’est un peu lui. J’peux pas. Je t’aime, mais je ne peux pas le laisser. C’est pas juste l’argent. Je suis attachée à lui. Pas comme à toi. Rien ne se compare à nous. Mais je crois que nous devons rompre. J’veux rompre. Voilà. C’est dit. Julian, nous deux, c’est fini. »


SILENCE


Julian : « Tu peux pas. Fais pas ça… »


Eva, en sanglots : « J’ai parlé à Bruno, je lui ai dit qu’il devait tout prendre sous son aile, incluant la direction artistique. Il sait pas pour nous. Tu vas être entre bonnes mains. T’as un talent formidable. Le monde est à tes pieds. Tu m’remplaceras par une plus belle et une plus intelligente plus vite que tu ne pourras t’en apercevoir. Je t’aime Julian. J’vais toujours t’aimer. Je dois raccrocher. »


Alors que tout était en place pour une crise existentielle majeure, Julian accepta anormalement bien la nouvelle de leur rupture. Enfin pas sur le coup, mais ensuite oui. Les sentiments d’abandon et d’impuissance se transformèrent rapidement en une exaltation étrange, et la mélancolie des instants furtifs passés avec Eva se muta en une furieuse quête de succès. Voulait-il inconsciemment lui faire regretter son choix ? Dans les minutes qui suivirent l’appel, quelque chose se passa en lui. Son personnage, celui qui a marqué l’histoire de la musique, émergea naturellement, comme pour compenser sa perte. Celui qui vit son nom apparaître dans les dictionnaires avant celui d’Arnaud Chavagnac, le mari d’Eva, était un être vif, incroyablement perfectionniste et d’une créativité sans bornes. C’est à ce même moment qu’il vécut son deuxième épisode métaphysique et qu’il survola sa suite et s’observant de tous les angles. Après avoir découvert au préalable pourquoi il n’avait jamais aimé personne, sa deuxième épiphanie serait encore plus marquante : il savait maintenant comment aimer. Julian sentait que toutes les portes étaient ouvertes, à condition qu’il donne le meilleur de soi en tout temps. Et qu’en donnant tout, il oublierait que sa muse avait choisi le confort. Fait à noter, il n’avait bu que quelques bières ce soir-là.


Les trois autres spectacles au Band on The Wall furent anthologiques. Bien au-delà des flatteries sur les réseaux sociaux et du buzz sous-terrain, les magazines spécialisés et les médias de masse s’emparèrent rapidement du phénomène, qu’ils contribuaient à alimenter. Dans les semaines qui suivirent, la planète musique fut tapissée par l’image de Julian. De NME à Pitchfork, en passant par le Rolling Stones et la rubrique musicale du Guardian : tous les ingrédients étaient en place pour susciter des attentes énormes, mais également une demande commerciale importante à l’approche du lancement de son premier album. Entre le temps passé en studio, sur scène, en déplacement et en entrevues, il n’avait même pas le loisir de se morfondre de l’absence d’Eva. Certes, elle l’habitait toujours et il se prenait constamment à rêver qu’elle revienne sur sa décision, complètement en déroute et en manque de lui, mais sa tristesse était relative et ne l’empêchait pas de continuer sa route. Il lui manquait cependant encore une chose pour surpasser le statut de saveur du mois : quelque chose comme le riff de Satisfaction des Stones ou encore la mélodie de One de U2. Il y pensait le jour et en rêvait la nuit. La presque totalité de ses discussions avec son clan portait sur le sujet. Son EP était devenu au fil des semaines un album complet. Il lui fallait encore trouver son chaînon manquant. Le truc qui allait chambarder autant sa vie que celle de tous ceux qui l’écouteraient en boucle. L’étincelle qui allumerait tous les briquets dans les stades. Qui pousserait peut-être Eva à le rappeler, qui sait ?

C’était un mercredi soir de juin, pluvieux, mais assez chaud. Il était à Bruxelles pour deux jours et profitait d’une rare soirée libre. Il avait soupé avec Bruno, qui se sentait revivre comme dans les premiers temps de la carrière de Lou. Il végétait dans sa suite depuis une trentaine de minutes, quand la sonnerie du téléphone de sa chambre d’hôtel retentit. Il prit le combiné, anormalement gros : « Monsieur Lennon (c’était son nom de code dans les hôtels), un homme qui dit vous connaître, un certain Arnaud C, demande à vous voir. Il est à la réception. Est-ce que je peux lui donner votre numéro de chambre ? Préférez-vous descendre ?






Chapitre 6
Mick

Après un instant ou deux à relier les points dans sa tête, Julian, surpris, réfléchit rapidement et, même s’il se sentait peu méfiant, répondit à la préposée de l’accueil qu’il descendrait d’ici dix minutes. D’en aviser Monsieur C, qui pourrait l’attendre au bar de l’hôtel. Après avoir reçu la confirmation de son interlocutrice, qui avait validé que le visiteur l’attendrait tel que convenu, il remit ses pantalons et ses chaussures, en oubliant ses bas qui avaient glissé sous le lit. Il était plus curieux que soucieux. Au fond, il n’avait rien à se reprocher : il n’avait pas tenté de revoir Eva ou même de lui parler depuis leur rupture. Il avait respecté ses souhaits en tous points. Rien ne justifiait qu’il se fasse passer à tabac par un mari jaloux. D’ailleurs, c’était de notoriété publique que Chavagnac n’était pas blanc comme neige : quelques années auparavant, son nom avait été mentionné à plusieurs reprises dans les médias nationaux français lors des audiences qui avaient suivi un grand scandale financier ; il avait également déjà été marié à une starlette de télé-réalité française et avait fait les belles heures de nombreuses boîtes de nuits parisiennes, avant de se caser assez subitement avec Eva. Dans l’ascenseur vers le rez-de-chaussée, en semi-apesanteur, Julian se dit même qu’il était en position de puissance. C’était Chavagnac le cocu. En regardant sa réflexion dans les portes chromées, il prit une grande respiration et redressa ses épaules.
Arnaud était assis au bar, seul. Il portait un complet gris classique, une chemise blanche carrelée d’un bleu acier assez pâle et une cravate ultra-marine à petits pois azur. Il arborait une épinglette de l’entreprise familiale. Ses sourcils foncés et très épais révélaient des yeux bruns plutôt petits. Pas un cheveu gris n’émanait de cette tête brune fournie et peignée au naturel comme seuls le font les fils des grandes familles. Rien ne trahissait ses cinquante-trois ans. Surtout pas son sourire de jeune premier, lorsqu’il commanda un whisky japonais à cette barmaid blasée. Sans glaçon, car le contraire aurait révélé une faiblesse de caractère.

Julian arriva rapidement. Ils se reconnurent immédiatement. Arnaud sourit à nouveau, pour désamorcer toute tension. Julian fit de même, plus discrètement, en s’assoyant à ses côtés. La barmaid demanda à Julian ce qu’il voulait boire et lui rapporta rapidement un verre de Leffe.

Arnaud : « Merci d’être descendu si rapidement. En fait, merci d’avoir accepté de me rencontrer. Et surtout, ne vous en faites pas, je ne suis pas ici pour vous provoquer en duel… »

Julian : « De rien. Mais comment avez-vous su que j’étais ici ? »

Arnaud : « J’étais en réunion à la BCE toute la journée. En revenant vers mon appartement, j’ai remarqué des affiches placardées un peu partout qui annonçaient votre spectacle aux Halles de Schaerbeek demain, je crois. J’ai demandé à des collègues où logeaient les artistes. J’ai tenté ma chance à un autre hôtel puis à celui-ci. J’aurais abandonné si je ne vous avais pas retrouvé ici… »

Julian : « Ah bon, j’comprends. J’savais pas que la promo était si intense. Je sais pas trop comment vous demander ça… Comment va Eva ? »

Arnaud : « Sans façon. Elle semble aller. Enfin, c’est jamais évident de lire ses états d’âme. Elle est à Osaka pour deux ou trois semaines. Elle organise des événements pour une semaine de la mode là-bas. Mais bon, vous vous demandez sûrement ce que je veux. J’attendais la bonne occasion de vous rencontrer depuis quelque temps… »

Julian : « La bonne occasion pour quoi au juste? Et est-ce qu’on peut se tutoyer ? »

Arnaud : « Bien sûr. Écoute Julian, j’aime Eva. Je ne suis pas le salaud contrôlant qu’elle a dû te décrire. J’ai souvent accepté ses petites aventures, tant que ça restait sur l’air du temps. J’ai moi-même eu mes épisodes. Eva est splendide, j’ai toujours su qu’elle ne serait jamais qu’à moi. Ni à personne d’ailleurs, car si j’ai une certitude en ce qui la concerne, c’est qu’elle n’appartiendra jamais à personne. Mais avec toi, je la sentais différente. Je voyais que ça durerait. Elle me glissait lentement entre les doigts. Il fallait qu’elle fasse un choix… »

Julian, levant son verre : « Santé à toi! T’es clairement le grand gagnant. »

Arnaud : « Si tu savais comme elle était mal en point quand je l’ai rencontrée. Elle sniffait comme un aspirateur. Elle devait de l’argent à tout le monde, dont un mec louche, un certain Jimmy. Elle faisait la fête avec d’autres mannequins six jours sur sept. Elle était si maigre. Je sentais sa détresse. Je sentais qu’elle valait plus. Elle était vive, cultivée, mais tellement perdue. Comme si son esprit était en opposition totale avec son mode de vie. Je voyais dans ses yeux qu’elle voulait se sortir de tout ça. Alors je l’ai sortie de là, je l’ai référée à des amies galeristes et elle a débuté à organiser des expositions. J’ai toujours voulu son bien… »

Julian : « Elle ne m’a jamais dit qu’elle avait été mannequin après l’université. J’imagine qu’elle avait honte de cette période… »

Arnaud : « Sûrement. Donc avec toi, c’était différent. J’ai dû lui imposer un choix. Je ne pouvais pas accepter la situation. Elle changeait. Je la sentais plus distante avec moi, plus froide, comme si notre différence d’âge lui avait soudainement sauté au visage. Et toi tu es de son âge. Tu la connais. Elle a toujours été attirée par les vrais artistes. Moi je suis pas capable d’écrire une rime. Et là ta carrière qui explose… Mais, ce qui m’a incité à te rencontrer, c’est quand j’ai eu ouï-dire que la présidente d’une de mes entreprises se vantait d’avoir récemment couché avec toi. Une certaine Debby... Ça te dit quelque chose ? »

Julian : « Oui. J’ai eu mes mauvais moments moi aussi récemment… »

Arnaud, buvant une grande gorgée de whisky et devenant de plus en plus loquace : « Je pouvais pas comprendre. D’un côté Eva, ma Eva. La déesse. Et là, je sais pas si c’était en même temps, mais cette femme, disons, et là je vais être poli, ne m’en veux pas, mais bon, cette femme pour le moins en déficit de fraîcheur. Je comprends pas. C’est comme si tu étais partout. Je me suis dit « il faut que je lui parle ». Fallait que je comprenne le phénomène. Tu sais, je suis pas du genre à personnaliser des conflits. Si Eva était éprise de toi, c’est qu’il y a quelque chose de fascinant en toi. Je suis curieux. Et même si j’ai tous les airs d’un banquier froid, j’aime aider et m’entourer de mes contraires. Ça me rassure. Et sache qu’Eva ne sait rien de notre rencontre. J’aimerais que ça demeure entre nous. »

Julian : « D’accord. Ça, pour être ton contraire… J’ai jamais mis une cravate de ma vie. Aucune idée comment faire un noeud. Et moi, les chiffres, au mieux je sais additionner. »

Arnaud : « J’ai quelque chose à te proposer. Je sais que tu travailles sur ton album. Eva m’a mentionné il y a quelques mois, avant que je sache pour vous deux, qu’il te manquait quelque chose, comme un vrai réalisateur, que tu voulais trop tout faire et que ça te coulerait... Et là, il y a une dizaine de jours, alors que j’étais sur la Croisette à la soirée des frères Weinstein, je tombe face à face avec Mick Jones. Je sais que ça ne paraît pas comme ça, mais j’ai déjà été un peu jeune et fou. The Clash, Rock the Casbah, Should I Stay or Should I Go… C’était mes tubes favoris. Alors j’ai jasé quelques minutes avec Ze Mick. Et j’ai pensé à toi. Et je lui ai parlé de toi. Je suis comme ça moi. (Et là il part à rire assez fort). Enfin, il était intéressé. Il s’est fait construire un studio à Antibes… »

Julian : « Mais l’album est pratiquement terminé. Je travaille avec mes gars là-dessus depuis trois mois. J’comprends pas trop l’idée. Jones est génial, surtout son travail avec les Libertines. J’ai moins aimé ce qu’il a fait avec Gorillaz. J’ai le plus grand respect pour lui. Mais on peut pas tout refaire… »

Arnaud, le regard perçant : « J’aime Eva. Je m’en veux de lui avoir imposé ce choix. Écoute : j’appelle Mick. Je finance six semaines complètes en studio. Toi, tes musiciens, Mick, son ingénieur de son… Je veux que tu partes pour Antibes et que tu produises le putain d’album de ta vie. C’est ma manière de me racheter aux yeux d’Eva. Elle ne le saura que si tu veux le lui dire. Oui. Toi. En personne. »

Le surlendemain, en début d’après-midi, Julian et sa bande, Bruno en tête, pénétrèrent à bord d’un avion de Brussel Airlines. Une heure et un peu plus de cinquante minutes plus tard, ils atterrirent à Nice où un chauffeur les attendait. Et puis en trente minutes, il arrivèrent à une magnifique villa surplombant une plage de sable à Juan-les-Pins, propriété d’Arnaud Chavagnac. Le studio de Mick Jones était situé tout près. Tous les engagements de Julian avaient été annulés pour qu’il se concentre uniquement sur l’enregistrement de son album, ou enfin son réenregistrement. Mick les attendait sur la grande terrasse, un verre de Rosé des sables à la main. La rencontre d’une vie.

Les deux derniers chapitres seront publiés le premier décembre.
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