dimanche 24 août 2014

Pourquoi le viral tuera les causes en 4 raisons

Imaginez que votre meilleur ami vous brave le lundi à 14h à faire un saut de bungee pour une fondation des maladies du coeur; que le mardi midi votre belle-soeur vous invite à vous filmer du fond d’une piscine pour une fondation des maladies pulmonaires; que le mercredi votre frère vous incite à marcher 20 mètres sur les mains pour une fondation liée à l’ostéoporose; que le jeudi matin, votre blonde vous propose de résoudre une énigme et de la partager à vos amis sur Facebook en échange de dons pour une fondation du cancer du cerveau ; et que le vendredi, finalement, votre maman vous lance le défi de traverser un mur de feu pour la cause du cancer de l’estomac? J’exagère, je le sais, mais c’est vers ça qu’on se dirige lentement mais sûrement.

Aucune cause liée à la préservation de la santé ou à la dignité humaine ne mérite l’oubli. Dans certains cas, il s’agit de sensibiliser la population, dans d’autres cas de recueillir du financement pour la recherche, et dans plusieurs cas il s’agit d’un alliage des deux; mais dans tous les cas les besoins sont réels. Aucune personne saine d’esprit ne pourrait tangiblement nier l’utilité des dizaines de millions recueillis par le Ice Bucket Challenge au profit de la recherche sur la SLA, une maladie aussi terrible que méconnue qui mérite qu’on s’y attarde collectivement. Personne n’est contre la vertu ni contre la volonté de générer de l’espoir. Mais pouvons-nous nous reculer un peu et tenter de mieux saisir le contexte plus global des causes sans être taxé de «hater» ou de rabat-joie? Voici en vrac quatre raisons qui militent contre le concept de campagne «virale» des causes.

1- Une cause n’est pas une boisson gazeuse
Que Coke et Pepsi se battent pour des parts de marché ne fera de mal à personne. Que vous choisissiez d’aller chez Target ou Costco plutôt que chez Walmart relève de la saine mais non moins sauvage concurrence d’entreprises commerciales dont l’objectif principal est l’accroissement du profit. Et quand on parle de concurrence, on parle inéluctablement de gagnants et de perdants, c’est la nature du jeu. Mais comment pouvons-nous collectivement accepter que l’essentiel du financement des causes sociales, toutes importantes, en soit rendu à dépendre de stratégies marketing ou de tactiques au goût du jour? Qu’une cause soit plus populaire qu’une autre, indépendamment des besoins réels? Que des centaines de causes soient laissées aux oubliettes car incapables de se démarquer, que ce soit par manque de ressources, de créativité ou simplement parce que leur nature appelle moins les segments démographiques les plus actifs quand il est temps de donner? Une cause n’est pas une marque de gomme à mâcher, les perdants ne font pas faillite, ils meurent en silence. Pour vrai.

2- Laissons la mode à sa place, dans nos tiroirs
De Movember aux égo-portraits en passant par l’utilisation massive des médias sociaux à des fins de valorisation personnelle, nous vivons à une époque où le narcissisme fait rage, c’est la vie. L’importance de l’apparence et la multiplication des styles, certains parmi les plus exigeants relevant de la volonté de ne pas sembler en prôner un, bref, cette réalité dicte une grande partie des stratégies de communication et des tactiques à potentiel viral déployées par les causes. Quand l’adhésion à une cause est liée au narcissisme, à une mode ou à un courant, elle est par définition volatile et sur l’air du temps. Bien sûr, les dollars seront au rendez-vous maintenant et les objectifs de financement atteints à court terme, mais qu’en sera-il du développement d’ambassadeurs réellement concernés par la cause dans 5 ou 10 ans? Qu’en est-il de l’engagement durable, pour les bonnes raisons? Faire un coup d’argent pour retomber dans l’oubli quelques années plus tard, n’est-ce pas au bout du compte un coup d’épée dans l’eau? Laissons la mode à sa place et bâtissons des communautés impliquées pour vrai.

3- Perdre des milliards d’un côté pour en engranger quelques dizaines de millions l’autre, est-ce ça le succès?
Le budget total de la National Institute of Health au États-Unis a été amputé au net de près de 1,2 milliards de dollars depuis dix ans, coupant son pouvoir d’action de près de 25% si nous tenons compte de l’inflation. Cette agence est directement responsable du financement des causes liées à la santé chez notre voisin du Sud. Des sociétés individualistes élisent des gouvernements de droite qui promettent des baisses de taxes et d’impôts par un désengagement de l’état et par l’austérité. De tristes et très malades connards comme Rob Ford ont été élus à la tête d’économies locales importantes en séduisant leurs couronnes de la classe moyenne par des promesses de baisses de taxes. Un ministre de l’Éducation a même dit que les enfants ne mourront pas du manque de livres dans les écoles. Qu’on accepte que la société soit menée au plus fort la poche est une chose, mais de grâce, qu’on laisse les causes recevoir équitablement du financement public au profit du bien commun. À élire des lâches et à s’arroger personnellement le rôle de l’état dans le financement des causes, nous courons directement à notre perte, car nous n’en savons rien au fond.

4- Le réel pouvoir est politique
Militer dans un parti ou dans une organisation n’est pas sexy. Fonder un parti politique l’est peut-être encore moins. Proposer des changements de programmes et des engagements politiques relève peut-être de l’utopie. Mais un fait demeure, si nous n’acceptons pas de voter pour des formations politiques qui placent l’environnement et le bien commun au centre de leurs actions, comment pouvons-nous espérer un traitement juste et pondéré des différentes causes sociales dont les besoins sont criants? S’impliquer, militer et voter dans un climat de rupture de confiance entre la classe politique et la population est tout sauf intuitif en 2014, mais c’est le seul moyen réel d’aider les causes dans leur ensemble, en cessant de faire du «cherry picking» en fonction de nos humeurs.

Sans engagement citoyen, nous nous dirigeons rapidement vers une réalité encore plus triste, celle de notre désensibilisation collective envers les causes. Cette surenchère de dispositifs percutants ou de films qui nous tirent des larmes ne pourra qu’engendrer la banalisation. Nous serons alors retournés à nos origines animales, tout mouillés, la moustache longue mais le coeur vide. Je ne dis pas de ne pas donner, au contraire. En fait donnons, donnons partout si nous le pouvons, mais ne soyons surtout pas dupes.

jeudi 14 août 2014

Le rapport



La créativité publicitaire n’a de limite que celle de l’imaginaire, et c’est pas mal la beauté de la chose. Remâchez des influences culturelles, repensez un plan génial vu dans un film de Kubrick, digérez un courant musical ou un refrain de Lykke Li, éclatez-vous sur un saut créatif absurde, sur la simplicité d’un symbole, misez sur la beauté d’une image qui évoque un clair-obscur de Goya ou encore sur l’interprétation géniale d’une comédienne irrésistible de candeur, tout est possible. Absolument tout. Tant que ça a rapport.

La marque pour la marque, quand le symbole ne concorde pas avec son essence, quand l’idée conceptuelle est trop «far-fetched», quand le consommateur sent instinctivement que l’opération est cousue de fil blanc; la marque pour la marque dans un espoir de gain en notoriété lié à la mémorisation bête et stérile dénuée d’émotion ou de sens; la création pour le prix d’un concours qui permet de frimer avec des milliers de frimeurs qui se balancent de vous sur la Côte d’Azur, le concept décalé qui dégage un malaise et qui fait de la marque un répulsif, tout ça est inutile mais encore, malheureusement, trop courant.

Dans ce message pour la carte de crédit chinoise QQ Caibei par l’agence Leagas Delaney de Shangai, une oie est mise en vedette pour évoquer les possibilités illimitées que rapportent les points de récompense de cette carte. Le lien est indirect, l’idée absurde et la pertinence absente. Un bel exemple de ce qu’une créativité sans racine peut apporter à une marque, et là je parle de vide. Je conçois que le contexte culturel diffère du nôtre, n’en demeure pas moins qu’il manquera toujours quelque chose à cette publicité: le rapport.

Le rapport n’est pas toujours sexy, il émane souvent d’un travail pénible de recherche et de compréhension que les créatifs aiment éviter. Mais en bout de ligne, aucune grande idée ne pourra s’en passer, car le rapport en création publicitaire, c’est tout simplement une question de vie ou de mort.

mercredi 6 août 2014

À travers les mots

Les mots en disent souvent trop peu sur les réelles motivations ou l’état psychologique d’un individu. Demandez à 400 personnes de vous définir en quelques mots la raison pour laquelle ils se sont procurés une BMW et je peux vous assurer que seule une infime minorité vous confiera la vérité, la majorité se confortant en affirmant que l’achat était justifié par le design du véhicule, son confort ou encore par son niveau performance. Or, il n’en est rien. La très grande majorité des propriétaires de voitures luxueuses sont motivés par leur besoin de reconnaissance dans un cadre plus vaste de branding personnel.

Imaginez un collègue qui se plaint sans cesse. De sa femme. De ses ados. De la pluie qui tombe. De son hamster malade. Pensez-vous qu’il désire réellement vous communiquer l’injustice de toutes ces situations? Oh que non! Mais attirer plus d’attention sur lui, ça oui. À tort ou à raison. Et cette personne qui vous coupe par la droite de quelques millimètres en vous montrant son majeur bien dressé lorsque vous la klaxonnez? Rien de moins qu’une agression bien confortable qui peut dénoter une frustration liée au manque de pouvoir… Les mots et les gestes ne sont souvent qu’un symptôme, qu’une triste façade.

En publicité, nous devons lire les gens et comprendre leur quête réelle. Comment pouvons-nous aspirer à positionner clairement une marque si la motivation derrière le comportement de consommation nous est inconnue? Je ne parle pas ici de cordes sensibles collectives, mais bien de motivation profonde et identitaire.

Jamais n’avons-nous été globalement aussi seuls et aussi connectés à la fois. La solitude existentielle nourrit nos peurs et nos craintes, tout comme elle amplifie nos tares, de la carence en estime de soi à la perversion narcissique. Avant de rabrouer ou d’écraser un individu qui vous semble malsain ou négatif, pensez à ses motivations réelles: il deviendra soudainement insignifiant. L’empathie n’est pas qu’un outil bête utilisé par les bien-pensants du positivisme et de la zénitude, c’est surtout l’arme la plus redoutable des pragmatiques et des performants qui n'ont pas de temps à perdre à antagoniser les autres inutilement, avec tout ce que ça comporte comme énergie perdue. C’est aussi un excellent moyen pour faire baisser votre tension artérielle sans avoir à courir des kilomètres. Car lorsque nous nous attardons à voir à travers les mots, subitement, nous réalisons que nous ne sommes pas seuls. Surtout pas seuls.

lundi 28 juillet 2014

La marque sociale



S’il y a un sujet qui me déchire, c’est bien celui d’analyser ou de déduire les intentions qui motivent un geste philanthropique ou social. Est-ce que ceux qui acceptent que leur nom soit associé à un don ou à un investissement humain sont des êtres généreux ou représentent-ils plutôt l'incarnation lamentable d'un narcissisme en quête de reconnaissance éternelle? Est-ce que faire du bien peut être décrié à cause de motivations sous-jacentes qui pourraient être jugées comme discutables? Si une marque comme Dove, ou encore Starbucks dans le cas qui présenté plus haut, propose un programme qui fait concrètement la différence pour un individu ou une communauté, est-ce que son objectif marketing, qu’il soit au niveau du recrutement RH ou encore bêtement lié à la croissance des ventes, viendra miner la crédibilité ou les bénéfices de son offensive sociale? 

Je crois que le bien ne peut être jugé. Je préfère qu’on fasse le bien, peu importe pourquoi, plutôt que de se draper dans les excuses de certaines entreprises ou individus pour qui la seule contribution, au pacte fiscal ou à l’emploi, représente le don ultime. Une marque sociale, c’est une marque qui a emprunté depuis longtemps la voie d’une stratégie de positionnement qui comprends une sensibilité à l’individu, tout comme une mission qui ratissera plus large que la simple production d’un bien ou d’un service. La marque sociale perçoit sa croissance ou son succès comme intrinsèquement liés au progrès social; ses dirigeants savent que la pérennité repose désormais sur une connexion réelle et saine avec l’environnement dans laquelle leur entreprise évoluera. En fait, ceux qui s’improvisent sur ce terrain miné feront le bien autant que les autres, mais n’en récolteront pas les mêmes dividendes, tout simplement parce que le seul facteur qui régit la perception de la population, c’est la cohérence.

Starbucks n’est pas blanche comme neige, mais elle semble cohérente. Sa campagne pour le raccrochage scolaire touche la cible et s’inscrit, avec lucidité, dans une tendance lourde qui déplace vers l’entreprise privée des responsabilités qui devraient normalement être assumées par nos gouvernements. Cette situation m’attriste, car elle provoque un bien arbitraire, souvent sur l’air du temps, qui en laissera plusieurs dans l’ombre de la misère s’ils ne savent pas attirer les projecteurs sur leur cause. Mais en bout de ligne, à défaut de pouvoir compter sur une gauche décomplexée, attrayante et efficace, je préfère en toute lucidité cette situation à l’inaction.

lundi 21 juillet 2014

Cinquante mètres

C’était un lundi matin à 8h. Il avait le choix. À gauche la piste cyclable tout près sur Berri, à droite la rue St-Hubert à 50 mètres. Il a choisi d’être le seul cycliste sur St-Hubert pour aller plus vite. Il était sur Cherrier et sortait de la ruelle. Je répète, il avait le choix. Il a roulé jusqu’à Viger et a tourné à droite. La piste cyclable n’était pas pour lui. Monsieur roule trop vite pour côtoyer les simples cyclistes mortels. Lui il préfère, sans casque ni crainte, l’angle mort des maudits automobilisses capitallisses. Je l’ai vu frôler le désastre à plusieurs reprises. Un jour, on va lui rentrer dedans par accident et là, les bien-pensants vont s’activer à défendre les droits des cyclistes en attaquant les conducteurs. Et des automobilistes crétins, il y en a des centaines, alors les attaques ne manqueront pas de fondement. Mais ce sera inutile. Cinquante mètres. 

Un samedi matin, vers 10h, je roulais doucement en direction de Laval pour aller faire remplir mes deux bonbonnes de propane chez Monin, sur la Montée Saint-François. J’y vais environ une fois par année. Pout pout à 100 km/h. Rien ne pressait. J’étais presque seul sur la route dans la voie du centre. Alors quand j’ai décidé de me tasser sur la droite pour emprunter la prochaine sortie, j’ai bien regardé dans mes rétroviseurs. Rien. Tout était beau. Angle mort et clignotants et tout et tout. Il arrivait à droite à 160 km/h en moto. Il a frôlé la mort à 50 mètres près. Par un samedi matin ensoleillé. C’était pas d’une moto qu’il avait besoin, mais bien d’un cerveau, mais visiblement, on vend encore des motos à des lobotomisés qui roulent en trombe à droite. Cinquante mètres. 

Un mercredi soir à 18h, je me dirigeais vers une boutique de sport au Marché Central car mon fils use ses chaussures à un rythme qui défie toute logique et que le lendemain avaient lieu ses olympiades annuelles. Je voulais lui faire plaisir et lui offrir la paire de New Balance qu’il désirait. Le Marché Central, à cet endroit et à cette heure, c’était un immense stationnement désert dont je respectais les voies, car la vie n’est pas un parc d’autos tamponneuses. En partant, je suivais une voiture qui semblait environ 50 mètres devant, quand soudainement, un kamikaze qui jouait à la roulette russe avec sa vieille Lexus, est apparu en diagonale à 120 km/h dans le stationnement, frôlant de quelques millimètres l’auto devant moi en tranchant l’espace comme un exacto sur une feuille de «foamcore» noir. Cinquante mètres et mon fils mourrait, et je mourrais. Et fort probablement que le suicidaire s’en serait tiré vivant, paralysé sur le dos des contribuables pour une trentaine d’années. Cinquante mètres d’inconscience entre sa quête de mort irresponsable et la somme de nos vies. Et quelques millimètres entre sa mort et celle du vieux monsieur tout blême, sous le choc, que j’ai dépassé lentement, empathique, par la suite. J’ai jamais su si ce suicidaire avait réussi sa mission, car le stationnement était simplement trop grand. Cinquante mètres.

En 2003, Alejandro González Iñárritu nous a exposé son «21 Grams», soit le poids que nous perdons tous lors de notre mort. Je préfère imaginer le tout en termes de distance. Cinquante mètres, c’est l’espace entre vivre et mourir un peu, jour après jour, après avoir choisi la mauvaise voie. En fait non, c’est plutôt la distance qu’il nous faut à nous pour éviter que certains trous noirs ne transforment nos vies en drame sordide. Et vous savez quoi? Ce qui me dégoûte le plus de mon métier de publicitaire est de devoir concevoir des campagnes pour toucher ces gens. Car comment émouvoir une âme perdue dans 50 mètres de limbes? Comment trouver la motivation pour établir une connexion avec une personne qui ne vit que pour briser, un mètre à la fois, cinquante fois s’il le faut, tout ce qui ne vient pas se greffer à son nombril? 

lundi 30 juin 2014

Sophie s’en fiche

Nous allons l’appeler Sophie. Sophie représente le commun des mortels qui travaille, aime, rêve, voyage à l’occasion et vit pour avancer, pour combler ses enfants, apprécie une bonne bouteille de vin, un film collé sur l’amoureux ou l’amoureuse, bref, Sophie c’est pas mal nous. Grossièrement, mais pas tant que ça. 

Sophie, quand elle se lève le matin, doit s’occuper de tout-petit, le conduire à la garderie (l’amoureux fait la routine du soir), déjeuner rapidement en maximisant l’apport de protéines, se préparer pour sa journée de travail, apporter son sac pour le gym sur l’heure du midi, se rendre au métro et ensuite se donner à fond à l’hôpital où elle travaille. La publicité n’est même pas un irritant pour elle, car elle l’ignore 99,9% du temps, à l’exception des rares fois où elle a l'occasion d’écouter la télé ou encore de regarder dehors à partir du bus où elle aura exceptionnellement trouvé un siège pour le trajet. Et même là, même pendant ces rares moments, pour être intéressée par une publicité ou une marque, le produit ou le service devra la rejoindre dans ses préoccupations à court terme car elle envisage un achat, ou encore la faire rêver.  Et les réseaux sociaux et les clips «viraux» et tous ces trucs que les publicitaires vendent à leurs clients la laissent généralement de glace. Elle vit.

Sophie affectionne certaines marques par nostalgie de l’enfance ou de l’adolescence, elle achète souvent par mimétisme en étant oui, probablement, inconsciemment influencée par la publicité, mais encore plus par les gens de son entourage qui font le travail de défrichage pour elle. Elle possède une identité unique, certes, et l’image qu’elle veut projeter demeure en harmonie avec ses valeurs, sa culture, ses goûts. Elle aime ce qui est doux. Elle trime dur pour gagner son salaire et ne le dépense pas futilement. Enfin parfois mais très rarement, car elle déteste se sentir coupable ensuite.

Quand je vois des tonnes de gens se branler sur ce qu’une marque fait, dit, sur les nouveautés, les prototypes, sur telle ou telle orientation, s’offusquer de la refonte d’un logo qu’ils n’aiment pas (mettons celui d’Astral il n’y a pas si longtemps) ou encore prendre une photo du nouveau magasin «flagship» de telle bannière branchée, je me dis deux choses. De un, cette personne travaille en publicité et pense que tout tourne autour d’elle et de ce qu’elle fait, et elle fait bêtement erreur. De deux, si la première option n’est pas valable, et parfois elle le sera aussi, je me dis que cette personne n’a tout simplement pas de vie. Ou qu’elle vit par procuration et que notre nouvelle religion collective, le consumérisme, l’a faite apôtre. Un apôtre, c’est un «early adopter». Et franchement, quand tout ce que tu as à faire dans la vie est de faire la file une nuit de temps à moins vingt-douze pour te procurer le nouvel iPhone, c’est que vraiment, à y repenser, t’as pas de vie.

La très très grande majorité des gens se balancent des marques, de la publicité et de tous les concepts que les créatifs trouvent géniaux. Les marques doivent mériter leur endossement plus fort que jamais en respectant la réalité des cibles qu’elles visent et les publicitaires ne doivent jamais oublier l’humilité. Oui, ce mot, simple, l’humilité. Le contraire de la branlette. Comme dans «je sais que ce que je fais n’intéresse en principe personne et que c'est à moi de toucher la cible et non pas de me toucher moi-même». Mais ce que je vois, c’est souvent l’inverse: des gens qui croient avoir tout compris et qui se la pètent en espérant venir dans leur culotte en publiant sur Instagram une photo d’un trophée gagné lors d’un gala de frimeurs psychopathes, alors que la seule chose à comprendre vraiment en créativité publicitaire ou en branding, c’est que des filles comme Sophie, vraiment, se contrecrissent de vous et de vos concepts. Soyez vrais. Pensez à la vie des gens. Et là, vous aurez fait un pas, un petit pas, pour connecter avec Sophie.

dimanche 15 juin 2014

Le voyage

C’était l’hiver, la fin de l’hiver. Il y a environ 4 ans de ça. J’avais une réunion dans son coin à Laval avec un client potentiel et nous avions convenu que je passerais chez lui pour que nous allions luncher autour, pas loin. D’habitude, c’était lui qui venait me voir dans le Vieux-Montréal pour le dîner. Mais pas cette fois-là. Il ne se sentait pas bien depuis quelques temps. Il avait peint comme un défoncé, il était devenu un maître aquarelliste, au point d’être admis à la Société canadienne de l’aquarelle, mais là ça filait pas pantoute, je le sentais dans sa voix. Dans la voiture, en route vers le resto asiatique, il me l’a dit d’un coup sec: «J’ai le cancer du cerveau et j’en ai pour un an maximum selon le médecin». Paf. Il s’appelait Robert. 

Retour en arrière, nous sommes en 1995. Mon associé d’alors me dit qu’un fournisseur en pelliculage veut nous rencontrer, que c’est le père d’une amie du cégep, alors voilà. Nous sommes au 4e étage du 445 rue St-Pierre, dans la première mouture de ma première entreprise de design graphique. Il arrive et nous jase de ses services. Un grand gars sympathique, assez verbomoteur, le visage rond malgré une allure assez svelte à l’époque, mais d’une grande intensité dans les yeux. Un passionné, ça c’était clair. Un intense. Et moi, ce genre de personne m’intéresse. Parce qu’on peut pousser des conversations plus loin qu’à l’ordinaire, parce qu’on apprend en leur compagnie. C’était le début d’une relation d’affaires où il m’a confié plusieurs mandats et où je lui en ai confié quelques uns également, au fil des ans, sur près de 20 ans. Une relation d’affaires à l’image de notre amitié, jamais compliquée.

Plus tard en 2003… J’étais sur le bord de la falaise financièrement et professionnellement parlant. Mon univers s’écroulait sous mes pieds. Séparation, échecs en affaires, précarité généralisée. Je n’étais plus que l’ombre de moi-même, toujours à craindre la prochaine mauvaise nouvelle, anticipant les lundis comme d’éternels rendez-vous chez un mauvais dentiste, mais lui, Robert, venait régulièrement me voir et nous discutions souvent plus d’une heure dans le «food court» du Centre de commerce mondial. Il me parlait de ses filles, il me parlait toujours de ses filles, de sa fierté de voir Nadine bien réussir en Californie et de la manière dont Marike avait trouvé sa voie. Il me parlait de ses petits-enfants, de Micheline sa femme, son ancrage, dont la santé le préoccupait parfois, de la crise financière américaine qu’il anticipait, de valeurs refuges, mais surtout, il m’écoutait et me conseillait à des moments où je me sentais seul sur terre. C’est dans ces moments qu’on sent la véritable valeur d’une amitié. Il a toujours cru en moi.

Je l’ai revu qu’une poignée de fois ces dernières années car j’ai été à la fois lâche et trop pris dans mes affaires. Je ne me mettrai pas la tête dans le sable: je sais que j’aurais dû être plus présent pour lui mais j’en étais incapable. Ça me brisait de le voir ainsi. La dernière fois fois que je l’ai vu, le 18 avril dernier, il avait encore toute sa tête malgré des moments d’égarement. Sa mémoire à court-terme le trahissait mais il pouvait me parler d’anecdotes datant d’il y a 15 ans. Et il combattait avec l’espoir de s’en sortir, dépassant de plusieurs années le pronostic initial, maintenant confiné à une chaise roulante et portant son gros kangourou en cotton ouaté avec capuchon, même si la température était normale. Il dormait beaucoup et il avait froid.

Robert Valade est mort hier. Pour un gars comme moi dont la figure paternelle est relativement manquante, c’était probablement plus qu’un ami. Je peux compter sur les doigts d’une main, probablement en excluant le pouce et l’index, le nombre d’hommes qui se sont réellement intéressés à moi et qui m’ont orienté dans la vie. Robert était l’un de ceux-là, un phare, un créatif inné, et il restera toujours présent dans ma mémoire. Peins-nous les plus belles aquarelles d’en haut mon chum.

Illustration: «Le marché flottant» par Robert Valade SCA - Aquarelle, 28’’ x 36’’
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