mardi 17 novembre 2015

Camden, la nouvelle - Chapitre 4



Chapitre 4
Bruno

Sueur abondante. Tremblements. Sentiment de mort imminente. Difficulté à retrouver son souffle. Oppression dans la poitrine. Mal de tête. Nausées répétitives. Il était 22h34 et l’état de Julian, reclus avec les danseuses à l’arrière-scène du Ballroom Circus, tranchait clairement avec l’insouciance des milliardaires et des vedettes, qui s’échangeaient regards et répliques superficielles, entre deux gorgées d’un Romanée-Conti ou d’un cocktail du mixologue Manuel Wouters. Il se sentait néanmoins vivre, malgré tout, en dépit de l’anxiété extrême d’un trac devenu paralysant. Il était 22h45 quand Eva leur donna le signe. Le noir était complet, à l’exception d’un faisceau de lampe de poche qui guidait le groupe vers une porte qui donnait sur une échelle qu’ils devaient tous gravir pour joindre une plateforme circulaire entourée d’un épais rideau de scène. Il était accroupi au centre sur une micro-plateforme, les danseuses qui l’entouraient demeurant légèrement plus bas. Lorsque les rideaux, tirés vers le haut en deux dixièmes de seconde, le laissèrent exposé à la vue de tous, il se redressa sans réfléchir, le poing dans les airs. La musique débuta, organique, alliage d’échantillonnages et d’instruments interprétés par des musiciens cachés dans une fosse à l’avant-scène. La basse et le rythme faisaient littéralement vibrer le sol. La plate-forme sur laquelle il se tenait tournait lentement. Il commençait à déclamer les paroles à la manière d’un slammeur qui savait véritablement chanter, en allongeant les notes sans fausser. Les prochaines minutes passeraient en quelques instants furtifs. Il était en transe.

Le numéro, originalement prévu dans un registre opulent, dégageait une vulnérabilité irrésistible. Julian suintait le talent : il était juste, mélodique, dans le rythme, tout en retenue… Mais c’est son regard sombre et mélancolique qui charmait vraiment le public. Il tenait une Fender Stratocaster noire, portait un veston de tuxedo noir, des designer jeans sombres et des Converse Varvatos. Son torse était entièrement nu sous son veston. Élégance nonchalante, dégaine naturelle, bref, rien ne semblait faux dans ce qu’il dégageait. Après un peu plus de dix minutes, les rideaux retombèrent autour de lui, les danseuses demeurant éparpillées dans la salle en guise de transition vers le prochain numéro. Il ne pu réagir à l’ovation spontanée qui résonna dans la salle à peine une seconde après sa dernière note de guitare. Une ovation d’autant plus surprenante qu’elle émanait d’une foule relativement éteinte et blasée, qui n’avait pas encore réagit de toute la soirée.


Les 25 000 $ gagnés en quelques minutes ne représentaient rien, comparés à l’exposition qu’il avait obtenu auprès des plus riches et influentes personnalités de la planète, qu’il pourrait ensuite côtoyer jusqu’aux aurores. En s’approchant lentement de l’un des nombreux bars, Julian savourait chaque seconde de son premier accomplissement depuis des lustres, en plus de ressentir une sécurité financière qu’il n’avait jamais ressentie de toute sa vie adulte. Eva vint le retrouver après quelques minutes et son sourire trahissait sa fierté. Elle l’embrassa spontanément sur la bouche avec ses lèvres peintes d’un rouge Guerlain irrésistible, laissant une marque évidente. Elle devait retourner à ses tâches, mais promit à Julian de le rejoindre pour les douze coups de minuit. Il était seul, savourant le moment, grisé par les endorphines. On jouait maintenant du Oasis avant la prochaine prestation. Supersonic. Alors il se commanda un Gin Tonic et fixa les cuisses d’une danseuse qui se trouvait à quelques mètres de lui, en se demandant à quel point il la voulait. Elle lui rendit son sourire et s’approcha lentement, lascivement. Rendus à quelques pas l’un de l’autre, la tension des regards se fit interrompre par l’arrivée impromptue de la dernière personne de qui Julian s’attendait à recevoir des éloges.


Il était en état d’ébriété relative, pas au point de débiter des âneries, mais disons à l’étape du « sourire ». Bruno n’était pas avec Lou, qui avait préféré rester à Bali pour les Fêtes, entiché cul par dessus tête d’un jeune mannequin séoulite. Il prit donc Julian par surprise, de dos, en plaçant sa main sur son épaule, à la manière d’un vieux pote :


Bruno : « Bien fait le jeune. T’es pas juste bon pour te pencher finalement. Je suis surpris. Jamais j’aurais cru que t’avais ce talent. Lou m’en avait parlé souvent, mais Lou voit jamais clair quand il parle de ses amants… »


Julian : « Merci mais va chier Bruno. Chien-chien n’est pas avec son maître ? Va mordre quelqu’un d’autre. »


Bruno : « Calme-toi. J’suis sérieux. T’étais solide, élégant, touchant même. Moi j’ai toujours fait que mon travail, du mieux que j’pouvais. Lou n’aura jamais connu personne de plus fidèle que moi. Personne. »


Julian : « Pourquoi tu parles au passé ? T’es son bras droit, non ? »


Bruno : « Non. Plus maintenant. Des décennies données à ce con. J’ai su dès le début qu’il était narcissique. Tous les artistes le sont. Des connards de narcissiques finis. Mais lui, j’croyais en lui, il avait quelque chose de spécial. J’ai tout abandonné pour lui : ma jeunesse, mes espoirs de famille… Mais bon, inutile de revenir là-dessus. C’est terminé. TER-MI-NÉ. Qu’il s’arrange. J’voulais pas t’emmerder. Je pensais vraiment ce que je t’ai dit. J’te laisse là-dessus, bonne chance, désolé… »


Julian : « J’sais bien que tu faisais ce que t’avais à faire. Mais t’as pas idée à quel point j’me suis senti comme un déchet avec Lou. Toi tu savais tout. Même la première fois. J’avais pas 17 ans. Tu savais à quel point il jouait avec moi quand ça lui tentait. Et quand j’ai viré tout ça à mon avantage, là, t’es monté aux barricades. C’était pas correct. Mais fuck, c’est le passé, et là on va célébrer la nouvelle année sous peu. Alors fuck encore. Fuck le passé. Fuck Lou. Santé Bruno ! »


Bruno, heurtant le verre de Julian avec son Laphroag : « Santé ! T’es un gars correct toi. Si t’as besoin d’aide pour ta carrière, fais-moi signe. Ça va jamais te redonner ce que t’as perdu, mais ce sera ça. J’suis sérieux. Prend ma carte. Appelle-moi la semaine prochaine. Fais-le. »


Bruno retourna à un son groupe d’amis, essentiellement des bonzes de grandes compagnies de disque et quelques vedettes, laissant Julian songeur. Euphorique, il retrouva la danseuse quelques minutes plus tard, dragua avec elle et la pénétra assez sèchement, par derrière, dans un cabinet de toilette. Il n’appréciait pas particulièrement cette position, mais c’était plus commode ainsi. Le condom enlevé et l’appendice encore un peu gluant, il se dirigea ensuite vers le bar. Minuit approchait, dans une ambiance aussi évanescente qu’ambivalente. Eva réapparu tel que promis, soulagée. Tout se déroulait comme prévu. L’explosion du grand moment, qui surviendrait dans quelques instants, avait été rodée au quart de tour : des ballons qui exploseraient, dispersant des tonnes de particules qui viendraient, à la manière d’étoiles spontanées, teinter d’un bleu alimentaire le champagne dans les centaines de coupe Riedel dressées au bout des bras de convives en osmose, puis éclairage en contre-plongé, et, finalement, apparition de U2 sur la chanson Pride (in The Name of Love).

Des sheiks enfilaient, en groupe, dans un salon privé, des escortes à 10 000 $ l’heure, la plupart blondes, grandes et trop maigres. Quatre ou cinq femmes, membres d’une association de power-lesbiennes du milieu des finances, profitaient de cunnilingus prodigués par des geishas au teint laiteux et aux lèvres presque noires, étendues sur des canapés légèrement en retrait. D’autres financiers et bourgeois notoires s’adonnaient au poker, jouant futilement des sommes qui ruineraient pour un siècle le commun des mortels. Étaient servis, en continus : huîtres de Kumamoto sur glace, queues de homard et verrines de boeuf de Kobe sur lit d’algue, entre autres choses. Alors que plusieurs personnes se mêlaient au groupe et échangeaient avec des inconnus, d’autres demeuraient opaques, en cercles très fermés. À la fin du décompte, pendant qu’étaient projetées partout dans la salle des photos de moments marquants de l’année qui se terminait, Eva serra Julian très fort dans ses bras, presque trop fort, son menton s’imbriquant dans le cou de son ami. Elle ne le relâcha que pour l’embrasser tendrement, puis passionnément, lors du grand moment. Ils s’embrassèrent en tournant pour s’étourdir, la pluie d’étoiles bleutées rendant magiques un refrain qui liait toutes les sauces, toutes cultures unies : In the name of love, what more in the name of love, in the name of love, what more in the name of love. Ce moment aurait pu être fleur bleue mais, étrangement, il ne l’était pas. Cette nuit ne se termina jamais. Enfin si, mais le tourbillon qui l’accompagnait, non.

Le prochain chapitre sera publié le 24 novembre.

mardi 10 novembre 2015

Camden, la nouvelle - Chapitre 3



Chapitre 3
Eva

D’immenses flocons légers comme l’air dansaient en se frôlant, comme s’ils flirtaient avant de mourir, désintégrés, sur l’asphalte. La magie de Noël, ou plutôt son immense lot de souffrances par association, était déjà passée. Le Nouvel An approchait, avec sa part d’incertitude : Poutine avait déployé des troupes à la frontière finlandaise, en réponse à une résolution de l’ONU qui condamnait le rôle de la Russie dans la fomentation du conflit ukrainien, s’attirant ainsi les foudres de la communauté internationale. Les tensions étaient vives. Bluff ou manœuvre stratégique ? Personne ne le savait vraiment. Mais il en résultait un relent de guerre froide, une impression floue mais omniprésente de fin du monde en gestation, qui affligeait les uns et excitait les autres. Julian, entièrement nu sous des draps sales, ses écouteurs sur les oreilles, écoutait pour une centième fois le Lacrimosa du Requiem de Mozart, version Karajan un peu lente, l’esprit oscillant entre le passé et le présent. L’exaltation qui avait suivi son épisode métaphysique s’était rapidement métamorphosée en dépression. Cela faisait maintenant dix-huit jours qu’il n’avait parlé à personne. Il ne retournait plus les appels de Debby. N’avait plus d’énergie. Peinait à se nourrir. Où étaient ses amis ?

À ne plus répondre à leurs invitations, à ignorer ceux qui espéraient sa présence, il avait visiblement réussi à consumer tout le capital de sympathie de son entourage. Le réservoir semblait vide. Le trou noir progressait, inéluctablement, à défaut de lumière. Mais à travers cette tempête de tristesse, il réalisait quand même, au fond, pourquoi il en était arrivé là, mais demeurait confus sur la suite des choses, pris dans un vortex spatio-temporel intérieur duquel il ne savait s’extirper. Il était amaigri, mais sobre. Sa lucidité le tenait en vie. Il s’étiolait.  

Eva était trop belle pour son propre bien. Un visage trop symétrique, des lèvres un peu trop pulpeuses et un sourire franchement trop parfait. Elle était trop grande, trop élancée ; les proportions appelant trop au sexe, avec des jupes parfois trop courtes. Elle était trop. Malheureusement pour elle, son apparence faisait souvent écran au reste. Elle n’était pas bête. Loin de là. Elle incarnait même ce genre de fille qui pouvait vous tailler en petites pièces sans même élever d’un ton sa voix riche en graves. Eva avait connu Julian à l’université lors de leur bac en socio, et ils étaient devenus de bons amis, en fait non, plutôt de bons alliés. Lui, le métrosexuel acidulé, et elle, l’égérie qui sent sucré : celle que les hommes n’oseront jamais aborder de peur d’être recalés. Mais fait étonnant, malgré une intelligence vive et un intérêt certain pour les sciences sociales, elle n’avait jamais réussi à compléter sa trajectoire académique. Était-ce dû à sa passion dévorante pour la mode, ou encore à son attirance pour les soirées arrosées dans les restos les plus prestigieux ? À sa défense, Eva n’avait pas les parents pourvoyeurs de ses amies, alors elle devait travailler pour se payer ses luxes compulsifs. Et quand elle achetait, sur un coup de tête, une robe Balenciaga asymétrique, ses études en prenaient un grand coup. Contrairement à Julian, jamais elle n’avait ne serait-ce qu’envisagé de colmater les brèches de son budget avec une relation axée sur l’intérêt. Elle était une fille atypique. Sa psyché semblait en dichotomie totale avec les stéréotypes que son apparence dictait aux hommes comme aux femmes, bien malgré elle. Elle était prise à son propre piège, et à celui de son intégrité, immuable. Son affection pour Julian avait toujours été endiguée par son incapacité à décoder la réciproque. Dans le doute, elle s’était abstenue. Amis ils étaient devenus.  

Eva n’avait pas contacté Julian depuis sept ou huit mois, trop concentrée sur son nouveau poste d’organisatrice d’événements au sein d’une firme bien établie dans plusieurs capitales européennes. Elle était bien rémunérée, enfin. Elle voyageait et côtoyait un certain gratin, sans toutefois jouer à l’imposteur. Elle était de retour au bercail en cette fin d’année, chargée d’organiser la plus opulente fête du Nouvel An qui soit, au chic Ballroom Circus, une salle de quatre cents places fréquentée par la bourgeoisie depuis des siècles. Le promoteur, un milliardaire excentrique ayant fait fortune au Japon avec la commercialisation d’un condom robotisé dont le mouvement circulaire, breveté, avait été qualifié de miraculeux, n’avait pas lésiné sur les moyens. On ne parlait pas ici de mousseux bon marché servi dans de vulgaires verres en plastique, juste avant minuit, à des jeunes déjà saouls et étourdis par les rythmes abrutissants d’un DJ aux cheveux peroxydés n’ayant jamais vraiment réalisé que la belle époque d’Ibiza était terminée depuis plus de deux décennies. Non. Eva avait plutôt planifié une orgie au sens le plus strict. Une expérience absolue. Une sorte d’apologie de tous les excès, amalgamant couleurs, textures, nourriture, boissons, arts, musique et plaisirs sexuels. À trente mille dollars le billet, des invitations avaient été disséminées dans le monde entier dans le plus grand secret, des mois auparavant, à près de 500 personnes triées sur le volet : gens d’affaires à succès, artistes de réputation internationale, ambassadeurs de grandes familles, décideurs, politiques et dignitaires. C’était la troisième édition de cette fête occulte, dont personne ne connaissait l’existence à l’extérieur des cercles d’initiés. Les invités se voyaient conviés à un lieu de rassemblement secret, à partir duquel ils étaient transportés, par petits groupes, vers le lieu officiel qui, au regard des passants, semblait fermé pour la soirée. Le pacte de confidentialité était absolu, tant de la part des organisateurs que des participants. Ici, aucun besoin de jouer le jeu du bal masqué. Tous acceptaient le code. Et la devise était simple : « LE PLAISIR N’A PAS DE NOM. VOUS N’ÊTES ICI PERSONNE. ENSEMBLE NOUS SOMMES LE PLAISIR. »

Le 28 décembre au matin, Eva se leva tôt, car une immense journée l’attendait. Par habitude, en ouvrant l’oeil, elle allongea son bras et prit son téléphone pour vérifier ses courriels et textos. Fait inhabituel, elle avait deux messages sur sa boîte vocale, les deux du même numéro. Elle connaissait trop bien ce numéro, celui de l’agente de Kanye West à Los Angeles. Le premier message était vide. Le deuxième contenait ce qu’elle redoutait : « Kanye est désolé. Il a décidé d’enregistrer un album avec Paul McCartney le mois dernier et les séances de production prennent plus de temps que prévu. Il passe toutes ses journées et ses nuits en studio à peaufiner le tout. Il a décidé d’annuler tous ses engagements jusqu’à la mi-février. Nous sommes vraiment désolés. » Le mégalo du hip-hop devait exécuter une prestation spontanée de son succès Jesus Walks, entouré de ballerines ailées, à 22H45 précises. Inutile de dire qu’Eva était furax, mais à trois jours d’avis, elle devait absolument trouver une solution. Et vite. Blanca Li avait fait des merveilles à la chorégraphie, les danseuses répétaient depuis plusieurs jours, il devait bien y avoir une issue ? Comment récupérer, même partiellement, ce qui avait déjà été préparé ? Elle ne pouvait espérer qu’une célébrité accepte de remplacer West au pied levé, à moins de 72 heures d’avis. Le soir du Nouvel An de surcroît. Impossible. Elle avait récemment été confrontée à des situations difficiles, l’organisation d’événements comportant son lot d’incertitudes, mais jamais n’avait-elle été happée de manière si frontale par une situation insoluble à première vue. Sueurs froides. Café. Sueurs froides. Idée ! Elle se souvint subitement d’un clip Web de Julian, dans lequel il avait remodelé un succès de Kendrick Lamar, à partir de son propre studio. Il avait obtenu quelques centaines de milliers de vues dans les jours qui avaient suivi sa diffusion. Sa refonte, plus mélodique et lumineuse, apportait un éclairage nouveau. Pourrait-il reproduire cette énergie et sauver le numéro ? Julian était grand, son regard perçant, sa voix douce et riche, mais avait-il le charisme pour envouter ce type de public ? La meilleure manière de le savoir était de tenter le coup rapidement, en répétition, en compagnie de la chorégraphe. Mais encore fallait-il le convaincre. Était-il en ville ? Que devenait-il ? Eva n’en savait rien, mais espérait. Et c’était suffisant pour la projeter dans l’action. Elle n’avait pas le temps d’attendre un retour d’appel ou une réponse à un courriel. Elle prit du coup un taxi pour se rendre directement au loft de son ami, ne soupçonnant rien de sa condition. Trente, ou trente-cinq minutes tout au plus, la séparaient de son ancien complice, devenu soudainement son sauveur potentiel. Fait rare, elle déguerpit en oubliant de se maquiller.      

La porte extérieure de l’immeuble était déverrouillée comme à l’habitude. Elle craignait de demeurer coincée dans le monte-charge — ça lui était déjà arrivé deux ans plus tôt —  alors elle se résolut à emprunter l’escalier. Il faisait froid et humide. L’ascension sembla durer une éternité. Il ouvrit assez rapidement. Elle fut totalement sidérée par son état : à la fois peinée, inquiète et en colère de ne pas avoir été plus présente pour lui dans les mois précédents. Ils avaient toujours été directs et volontairement décalés dans leurs échanges, c’était leur modus vivendi à eux, toujours à deux degrés de distance, mais très près du cœur. Ils se firent la bise rapidement. Elle pénétra dans son halo nauséabond…

Julian, nonchalant et insensible, marchant mécaniquement vers son canapé: « Salut. Qu’est-ce que tu fais ici ? T’as pas le mariage d’un prince saoudien à organiser ? »

Eva, s’appropriant les lieux, en mouvement : « Ça pue ici. Faudrait aérer… »

Julian, contournant la question : « Veux-tu un thé ? »

Eva, l’observant de haut en bas : « Non, ça va, merci. Mais t’es dont maigre ? T’es pire qu’un top-modèle de Lagerfeld… »

Julian : « Merci beaucoup de demander, ça va super bien, jamais été mieux. Câlisse, j’suis un ostie de rayon de soleil. Sérieusement. Qu’est-ce que tu fais ici ? »

Eva, sortant de son personnage : « Là je suis plus sûre de savoir ce que je veux. Ça me fait de la peine de te voir comme ça. Pourquoi t’as pas donné signe de vie ? J’étais tellement prise dans mes affaires, avoir su… »

Julian, craquant subitement, sur le bord des larmes : « J’me sens perdu. C’est comme si je tombais dans l’vide sans jamais atterrir. J’ai honte. J’en ai mon truck. »

Eva : « Veux-tu venir avec moi ? On va prendre l’air et aller manger une bouchée. On va jaser. J’suis libre pour une heure ou deux. Va t’habiller. Ça va te faire du bien. J’vais ramasser un peu en t’attendant. On sortira les ordures en descendant. »

Julian obéit sans discuter. Il n’avait pas la force de dire non et n’avait rien à perdre. Mais surtout, malgré toute la tristesse accumulée dans le bas de son ventre vide, il était heureux de revoir Eva.

Ils marchèrent une dizaine de minutes sans parler, sur une fine couche de neige fraîche, jusqu’au café où ils avaient autrefois l’habitude de se rendre après les cours, en fin d’après-midi. Rendus sur place, ils commandèrent rapidement. Lui, une assiette de déjeuner et un café filtre. Elle, son rituel bol de fromage cottage avec fruits frais, qu’il avait l’habitude de qualifier sadiquement de « vaginite » pour la dégoûter. Ils discutèrent de tout et de rien, puis des derniers temps, plus en détail. Julian s’ouvrit un peu, mais pas trop, pour ne pas s’exposer au jugement de son amie. Plus leurs échanges évoluaient, plus il retrouvait son aplomb. Leur lien le ramenait dans une zone rassurante, familière.

Eva : « T’es rendu à combien de vues pour ta reprise de Swimming Pool ? »

Julian : « Près de 500 000… Ça va me rapporter un gros 12 $. »

Eva : « Pourrais-tu la refaire ? J’veux dire… La reprendre live ? »

Julian : « J’sais pas. Peut-être. Mais j’ai pas le goût… »

Eva : « Et si ça pouvait te rapporter assez pour te redonner le goût de faire de la musique ? »

Julian : « Ça en prendrait beaucoup. Mais pourquoi tu me demandes ça ? Arrête de tourner autour du pot… »

Eva : « Je. Suis. Dans. La. Merde. Je pilote un événement VVVIP pour le Nouvel An. Genre le bal dans Eyes Wide Shut, mais sans masques, et avec un tas de vedettes et du Cristal en magnum. Un truc secret. Et Kanye West m’a fait dans les mains à trois jours de l’événement. J’te niaise pas. Kanye. En plus, on a Blanca Li qui a peaufiné une chorégraphie mongole avec des filles et des costumes et tout. Avec l’intro, ça dure moins de 15 minutes. Une version longue de Jesus Walks… On pourrait sûrement transposer le tout sur ta version de Swimming Pool… Non ? »

Julian : « T’es pas sérieuse là. Tu m’niaises, c’est ça ? »

Eva, charmeuse : « Je sais que tu serais capable. T’as qu’à faire ton Chris Martin qui rappe. La crowd est mature. Ils vont adorer. La sono va être géniale. Ça te tenterait pas d’essayer ? Juste une fois en répétition. On demande aux musiciens de te la faire et tu t’essaies avec les filles. C’est au Ballroom Circus. » Et à ce moment précis, elle le regarda le plus solennellement du monde, directement dans les yeux, pour marquer l’importance du moment : « Si ça fonctionne, je te paie 25 000 $ comptant en avance. Je suis très sérieuse. Mais faut décider vite. On doit tout virer à l’envers. »

Julian : « Si moi j’ai l’air d’un top-modèle de Lagerfeld, toi t’as l’air d’une morte. 25 000 $ ? Vraiment ? »

Les trois jours qui suivirent passèrent en quelques instants. Tests sur place avec les musiciens et danseuses, répétitions incessantes, séance d’essayage avec une styliste… Eva ne le ménageait pas et il appréciait son honnêteté. L’échéance approchait à une vitesse folle. Saurait-il assurer devant 400 personnes, dans ce type d’environnement ? À vrai dire, il ne se permettait même pas d’y penser, comme si tout ça n’était qu’un rêve scénarisé, entre deux spasmes existentiels insupportables. Il s’extirpait néanmoins très lentement, malgré lui, de son vortex de dépression, pour en être avalé par un autre, plus puissant et grisant, nommé Eva. Il renouait avec son essence en sa présence. Plus encore, il ne se sentait plus seul et avait retrouvé l’appétit. Il ignorait par contre qu’il ne retrouverait plus jamais cette solitude et ce vide. Qu’il en serait même nostalgique un jour. Mais pour l’instant, sous la douche, il demeurait concentré à déclamer la fin du refrain avec la bonne intention, pour une centième fois :

…I wave a few bottles, then I watch 'em all flock
All the girls wanna play Baywatch
I got a swimming pool full of liquor and they dive in it
Pool full of liquor, I'mma dive in it

Le prochain chapitre sera publié le 17 novembre.

mardi 3 novembre 2015

Camden, la nouvelle - Chapitre 2


Chapitre 2
Lou

Julian reconnut la voix après quelques secondes. L’adrénaline avait fini par éclaircir sa mémoire. La menace n’en était pas une. Bruno ressemblait à un bulldog mais ne mordait pas. Il était trapu, le crâne rasé, les yeux bleus, un petit anneau argenté à l’oreille gauche, toujours vêtu que de noir : veste de cuir, polo, pantalon droit et bottes Doc Martens classiques. Il ne lâcherait pas le morceau, pas son genre. Julian le savait. Il dut donc sortir de son lit, par dépit. Il remit alors ses skinny et se dirigea vers la porte pour ouvrir, la main gauche dans les cheveux, en annonçant qu’il arrivait, d’une voix usée, morne.
Bruno : « Tu regardes pas les nouvelles ? T’as pas pris tes messages ? Prends-tu tes osties de messages parfois ? Ta mère mourrait que tu l’apprendrais un mois trop tard… »

Julian, irrité, le regard furtif, mais se doutant du motif de cette visite : « Ma mère est morte depuis quinze ans le cave. Qu’est-ce que tu veux ? »

Bruno, très sérieux : « C’est Lou. Il s’est effondré sur scène hier. Il te réclame. Il fait que dire ton nom en boucle depuis ce matin. En fait, il n’a fait que ça toute la journée. Il veut pas manger. Il déraille. Je l’ai jamais vu comme ça. J’ai tenté de faire venir son médecin à la maison, mais il a refusé net. Ça va vraiment pas. Viens avec moi, reste juste un peu avec lui, ensuite j’te ramène, pas plus d’une heure ou deux. J’te promets que j’te ramène. Dis combien tu veux… »

Julian, sur la défensive : « Tu sais comment ça s’est terminé la dernière fois. Je m’étais juré. Plus jamais. Tu peux pas me demander ça… C’est pas une question d’argent. »

Bruno, le regard direct et franc : « J’ai pas envie d’être ici. Tu sais ce que je pense de toi. Mais je le fais pour lui. Viens. Fais-moi pas te supplier. Je vais t’en devoir une… »

Bruno lui tendit quelques billets, de grosses coupures. Trois ou quatre. Son regard s’était attendri. Son inquiétude était palpable. Le silence devenait un vendeur à pression.

Julian : « Une heure. Pas plus. »

Bruno : « Oui. Juré. Pas plus. Je t’attends dans l’auto. »

Bruno était à la fois l’agent, le confident, le garde du corps et le chauffeur de Lou depuis ses débuts. Et probablement son plus fidèle ami, malgré leur hiérarchie. Trente ans de loyauté absolue. Lou était et avait toujours été son grand projet, son unique projet. Bruno tirait sa satisfaction de la longévité d’une carrière qu’il avait contribué à ériger lentement, un morceau à la fois, avant d’en vivre chaque instant de succès par procuration. Pour lui, Julian n’était qu’une distraction puérile qui s’était lentement métamorphosée en obsession. Lou avait le monde à ses pieds depuis tant d’années : neuf albums platine, six tournées mondiales, des stades remplis à capacité, de Buenos Aires à Sydney, des hymnes pop reconnus des babyboomers aux milléniums, plusieurs villas, une collection unique de Chassagne-Montrachet remarquée jadis par Wine Spectator, un réseau d’amis qui s’étendait de Wong Kar Wai à Brian Ferry… Comment pouvait-il désirer la seule personne avec qui les ponts semblaient définitivement brûlés ? C’est trop souvent le propre des gens qui ont tout, de penser mériter retrouver ce qu’ils ont déjà jeté, las de leur possession.

Le trajet fut court car Bruno conduisait trop vite. Il ventait beaucoup et faisait un temps maussade, où la bruine glaciale nous rappelle à quel point l’épiderme du front peut être engourdi par le froid. En arrivant, Julian se souvint trop bien de la dernière fois où il avait franchi les portes de cette vaste demeure victorienne, située en retrait, à deux cents mètres d’un large boulevard. Son corps en portait encore quelques stigmates. En entrant dans le grand living, où un splendide piano à queue Steinway & Sons rouge partageait la vedette avec un dripping monochromatique de Pollock et un croquis de Soutine — un nu —  il était là, étendu sur un canapé en cuir blanc, habillé très partiellement d’un long peignoir en soie aux motifs asiatiques, qui laissait entrevoir ses testicules flasques. Lou était grand. Encore plus impressionnant en personne. Ceux qui ne l’avaient vu qu’à la télé croyaient qu’il mesurait moins de six pieds, alors qu’il dépassait en réalité les six pieds trois pouces. Il était très mince, ce qui amplifiait la longueur de sa silhouette, avec des cheveux blonds mi longs en vagues vers l’arrière, et le front légèrement dégarni sur les côtés. De dos, il ne faisait pas ses cinquante-six ans. De face, beaucoup plus. Sa maigreur était graduellement devenue un handicap qui amplifiait la visibilité de ses rides et l’effet d’usure de sa peau, causés par des années de décalage horaire, de maquillage, et par certains excès datant pour la plupart d’une époque où Nirvana décapait la planète à grandes doses de Lithium. Julian entra timidement dans la pièce, suivi de Bruno. Quand il réalisa sa présence, Lou se redressa tout d’un trait, comme pour retrouver sa dignité. En regardant Julian, il sourit avec ses grands yeux verts, ses lèvres fines demeurant figées et légèrement tremblotantes, vulnérable de dépendance.  

Julian : « Qu’est-ce qui se passe ? Ça va pas ? »

Lou : « De la fatigue, trop de fatigue. La promotion du dernier album m’a vidé. C’était pas une bonne idée cet album. J’aurais dû attendre. Mais t’es là Julian ! As-tu faim ? Veux-tu boire quelque chose ? J’me suis tellement ennuyé… Serre-moi fort. J’ai besoin de te sentir. Viens t’asseoir près de moi. »

Julian disparut de manière familière dans la cuisine attenante, le temps de se servir un Campari-orange avec glaçons. Il emporta par la même occasion un petit sac de noix mélangées trouvé dans le garde-manger. Ensuite, il s’assit sur le canapé, près de son ancien amant, tout en conservant une certaine distance. Il avait un travail à faire pendant une heure. Il devait s’atteler à la tâche en demeurant crédible, et surtout, ne jamais quitter son personnage. À son rôle, il devait rester fidèle.

Lou, le timbre de voix très bas, honteux : « Je tiens à m’excuser. J’étais plus moi. Les images me tournent en tête depuis un mois et ça me tue. J’voulais pas te faire de mal. Pardonne-moi. J’ai vraiment perdu la tête... »

Julian, plus sincère qu’il ne le voudrait : « Je sais, je sais… Je t’en veux plus, mais j’peux pas oublier. Mais toi, tu peux pas rester comme ça. Même Bruno sait plus quoi faire pour te sortir de ta torpeur. Pourquoi tu vas pas passer quelques semaines à Bali ? La chaleur, la mer, t’as plein d’amis là-bas, non ? »

Lou, sur le bord des larmes : « Mais moi j’ai besoin de toi, ici, Julian. Tu penses peut-être que j’suis fou, mais j’suis juste fou de toi. J’te demanderai jamais d’être à moi, t’es trop beau et trop jeune pour ça, mais quand t’es là, comment j’peux te dire ça, c’est comme si tout se calme en moi. Tu vois ? Ça fait pas cinq minutes que t’es là et j’vais déjà mieux. Tiens-moi la main… »    

Julian, se rapprochant et obtempérant : « Qu’est-ce qui s’est passé hier soir sur scène ? »

Lou : « Je t’ai fait suivre. J’aurais pas dû, je l’sais. Je voulais m’assurer que t’allais bien, que tu manquais de rien. Et quand j’ai su que t’étais encore monté au W avec cette vieille fripée, j’ai disjoncté. J’étais rendu sur scène, mais ma tête était ailleurs. Si j’pouvais juste refaire le passé… C’était les médicaments, en fait le mélange avec l’alcool. J’en ai la certitude maintenant. Tu m’disais d’arrêter mais je t’entendais pas. J’étais comme possédé. Tu l’sais Juju que j’suis pas comme ça, hein ? Dis-moi que tu l’sais… »

Julian acquiesça. Ils discutèrent encore quelques minutes, montèrent ensuite à la chambre des maîtres et firent l’amour doucement, presque trop tendrement, en cuillère. Lou sanglotait. Il réalisait que ce qui avait été brisé entre eux ne pouvait être rapiécé. La suite post-orgasmique fut brève : Julian le regarda directement dans les yeux, sans agressivité, et lui dit qu’il ne devait plus être harcelé ou suivi. Il lui affirma ensuite que c’était terminé. Que les événements n’avaient qu’accéléré ce qui devait se produire de toute façon. Qu’il devait voler de ses propres ailes. Qu’il voulait exprimer son talent sans en être redevable à quiconque. Qu’il avait confondu son admiration avec d’autres émotions. Lou pleurait malgré lui en tentant de conserver une certaine contenance. Ses lèvres souriaient pendant que ses yeux transpiraient une élégie tragique. Julian le consola du mieux qu’il put, tout en lui faisant promettre de ne plus entrer en contact avec lui. Il lui mentit en lui disant qu’il conserverait toujours un doux souvenir de lui. En fait, ce qu’il ressentait vraiment ressemblait plus à de la pitié. Lou lui répondit qu’il serait toujours là. Julian, lui, savait qu’il ne reviendrait à cet endroit qu’en cas d’extrême nécessité. 

Six semaines passèrent. Il revit Debby quelques fois, toujours au W. Les arbres, nus, tremblaient désormais, tandis que la lumière se faisait de plus en plus timide. Il végétait comme un ado, alternant le binge watching de séries sur Netflix et la masturbation assistée par ordinateur. Parfois, entre deux épisodes, il sortait quelques minutes pour aller à la petite épicerie indienne du coin, ou encore pour boire, seul, une pinte de Boddingtons au Village, un pub situé à quelques pas de chez lui. Il n’avait aucun projet en vue. Sa léthargie l’éloignait graduellement des quelques amitiés qui avaient survécu à ses périodes de tumulte répétées. Il se couchait tard et se levait tard, quand il se levait. Il confondait même parfois le soir et le matin. Mais un mardi, peu avant minuit, en fumant un joint sur le bord d’une fenêtre tout en écoutant une chanson mélancolique de Cat Power — Where is My Love — il ressentit une profonde excitation s’emparer de tout son corps. L’épisode débuta par un léger picotement dans la paume des mains, puis par un désir de courir, de respirer profondément ; il avait l’impression étrange qu’il s’envolait dans la pièce, qu’il était détaché de son corps. Il croyait réellement surplomber son loft à l’horizontale, de manière intuitive. Il sut très clairement, à ce moment précis, avant de retrouver son enveloppe corporelle et de retomber sur son lit, pourquoi il n’avait jamais réussit à aimer personne. Épiphanie ou effet psychotrope ? Probablement les deux. Mais ce qui était clair, c’était que Julian possédait tous les talents. La musique. Les arts. La logique. Son physique était plus que favorable, il avait du bagou ; mais, comme des milliers de jeunes de sa génération, la coquille et les aptitudes ne pouvaient compenser un vide apparent : il n’avait absolument rien à raconter. Et là, probablement à cause du cannabis, il avait ressenti émerger une ébauche de sa propre substance. Une grande porte s’était soudainement entrouverte. Mais aurait-il seulement la force d’en franchir le seuil ?

Le prochain chapitre sera publié le 10 novembre.

mardi 27 octobre 2015

Camden : premier chapitre




















Préface

Je déteste le mot « storytelling », car il implique trop souvent une mise en scène vulgaire par des stratèges qui méprisent l’intelligence du consommateur. En lançant la nouvelle identité de notre agence, nous avons voulu communiquer son essence, sans toutefois tomber dans le piège de la frime d’une industrie qui tend trop souvent à se complaire dans un vocabulaire qu’elle seule est à même de comprendre. Notre idée : un flirt littéraire, une nouvelle, huit chapitres, huit chansons à écouter pendant la lecture, huit semaines. Un peu comme une série télé. Mais surtout, une liberté absolue accordée à son auteur et une transposition qui prendra son sens différemment d’une personne à l’autre. Pourquoi la diffuser sur FacteurPub ? Car nous croyons que les blogues peuvent servir à autre chose qu’à émettre de l’opinion. Alors vraiment, en toute humilité, sans une once de prétention et avec, je l’avoue, plusieurs papillons dans l’estomac, je me lance et je vous l’offre. Mais non sans prendre le temps de vous remercier à l’avance du privilège, immense, que vous me faites de m’accorder votre temps de lecture, que ce soit pour un chapitre ou pour la nouvelle en entier.     

m.


« La musique creuse le ciel. »
- Charles Baudelaire, Journaux intimes (1887)






Chapitre 1
Debby

Elle gémissait par saccades, en plantant dans son dos ses ongles trop parfaitement vernis de ce taupe Chanel que toutes arboraient cet automne-là ; elle sortait sa langue pour la joindre à la sienne, mais il détournait systématiquement son visage pour l’éviter et préserver sa concentration. Huit minutes. C’est tout ce qui le séparait d’un petit pactole. Huit interminables minutes à inlassablement pistonner cette quinquagénaire trop parfumée, rencontrée quelques mois auparavant dans un cocktail du Publicité Club où il servait des canapés de foie gras à la figue fraîche, afin de payer sa fin de mois tout en bonifiant son réseau de contacts. Une quinquagénaire, à quelques années de la retraite, qui n’acceptait pas plus son âge que l’incontinence relative d’un mari de vingt ans son aîné. Et malgré des investissements répétés pour aplanir son ventre, arrondir ses seins, gonfler ses lèvres et minimiser ses pattes d’oies, cette verbomotrice présidente d’une agence de publicité sur le déclin n’avait visiblement plus les moyens de ses ambitions amoureuses, en plus d’infliger une haleine qui trahissait une molaire pourrie, ou deux, qui sait ? Plus elle s’approchait de son plaisir, en transe, rivée sur ses yeux, plus la douleur qu’elle infligeait à Julian, avec ses griffes, l’éloignait d’elle. Après un dernier sprint olympique où elle lui aurait volontiers décerné une médaille d’or pour la persévérance, il relâcha finalement la purée, bien assuré au préalable par l’orgasme trop long et bruyant de sa partenaire. Relativement dégoûté, il y était arrivé en pensant très très fort à une scène vue la veille dans un clip où une fille, trop jolie pour faire de la pornographie, feintait d’apprécier la dix-huitième décharge sur son visage angélique. Quelques minutes plus tard, après avoir déminé l’ambiance en initiant quelques échanges banals, il ramassa ce que Debby lui avait laissé sur la table basse placée à l’avant de cette suite junior du W, se rhabilla rapidement et quitta sans dire mot, vidé, désensibilisé malgré un dos charcuté, mais avec ce qu’il lui fallait pour subsister encore quelque temps. Il n’avait pas mis de condom, car elle lui semblait trop dépassée pour représenter un risque réel. Et parce que ça en valait la chandelle.

Après une vingtaine de minutes à somnoler dans le métro, il revint chez lui, au cinquième étage d’un immeuble industriel au revêtement noirci par la pollution. Il louait un loft rectangulaire assez spacieux mais mal chauffé. Le plafond, à 14 pieds, amplifiait l’effet de vide relatif qui régnait. Les murs de briques peintes à de nombreuses reprises et l’éclairage déficient étaient compensés par de grandes fenêtres, qui donnaient directement sur la rue. À une extrémité à gauche, près des fenêtres, un vieux loveseat baroque devant un meuble télé minimaliste ; de l’autre côté, une chambre rudimentaire constituée d’un matelas Queen déposé à même le sol, au centre d’une table de chevet coloniale orpheline et d’une chaise antique grège trouvée dans un marché aux puces ; un peu plus au centre, sur et autour d’un imposant bureau d’agent d’assurance des années 70, un studio d’enregistrement composé d’amplificateurs, de haut-parleurs compacts, d’un ordinateur portable, d’une console de mixage, de trois guitares — dont deux électriques — d’un clavier assez récent et de micros, dont un superbe Rode Classic sur pied ; vers l’avant, une grande table ronde en bois massif brûlée par des joints de haschich, accompagnée de cinq chaises dépareillées ; puis dans l’espace arrière, les pièces avec plomberie : à gauche, une minuscule toilette fermée, avec bain sur pieds, rideaux de douche de plastique translucide jaunis, achetés par le locataire précédent, et une vanité minuscule avec lavabo intégré ; puis sur le côté droit, finalement, dans un espace étroit et mal aéré, une cuisine rafistolée de vieux électros ocre, d’un comptoir de mélamine blanche tachée par du vin, de quelques armoires en bois et d’un petit évier rempli de vaisselle sale. Il émanait de l’endroit une odeur inqualifiable, synthèse nauséabonde des serviettes moisies par l’humidité, des déchets en putréfaction avancée compactés dans la poubelle, et d’un linge à vaisselle étonnamment rigide. Ce loft demeurait néanmoins son quartier général. Il y était bien. C’était tout ce qu’il possédait.

Il vivait à moins de trente minutes du centre-ville, près d’une ligne de train qui joignait la banlieue nord. Petits cafés, restaurants typiques, pubs surannés, studios de tatouage old school, boutiques de vinyles vintages et friperies poussiéreuses faisaient vibrer son quartier au rythme d’une autre époque, celle d’avant la lobotomie collective infligée par les réseaux sociaux et les téléphones intelligents. Un quartier où l’on s’accordait toujours cette liberté de ressentir la douleur comme le plaisir, où l’on humait doucement les arômes des épices en route vers le marché public ; un quartier où l’on pouvait encore prendre le temps de discuter assis sur un banc, sans se presser, et où l’on pourrait toujours prendre place seul au bar pour siroter une bière, en attendant de draguer ou pas, sans jamais se sentir jugé. Un quartier où le temps pouvait être simplement dégusté comme autrefois. Un quartier tissé serré.

En rentrant chez lui, il barra la porte, enleva ses chaussures puis ses chaussettes, qu’il huma par réflexe. Il déposa ensuite sur la table son portefeuille nouvellement épaissi, ses clés, et son téléphone dont la pile affichait 6 % d’autonomie, avant de fermer les grands rideaux afin de tamiser la lumière projetée par les grands réverbères de dehors. Exténué, il laissa tomber ses jeans skinny aux motifs militaires à côté de son lit, défait depuis des semaines, mais conserva son t-shirt noir ajusté, avant de finalement sombrer, comme une loque, dans un profond sommeil. Le reste de la nuit et une bonne partie de la journée passèrent en quelques instants, avant qu’un bruit violent ne vienne le réveiller subitement, entre deux cycles. On cognait à la porte. Fort et sec. Il décida de faire le mort en espérant que ça cesse, les yeux fixés sur le plafond. Ça ne pouvait pas être son propriétaire, car le loyer était réglé. Mais ça ne cessait pas et les coups sur la porte se faisaient de plus en plus insistants. Son rythme cardiaque s’emballait soudainement. Les pensées se bousculaient dans son esprit encore engourdi par le sommeil. Il ne devait d’argent à personne. Il n’avait menacé personne. Le bruit s’amplifiait et résonnait maintenant dans le loft en entier, par séquences rapprochées, insoutenables. Un voisin qui voulait se plaindre des odeurs ? La police ? Non, il n’avait rien à se reprocher. Un malentendu ? Un junkie perdu ? Combien de fois s’était-il plaint de cette serrure brisée à l’entrée de l’immeuble… Puis, une voix grave se fit entendre, dans un mélange d’agressivité et d’exaspération : « J’sais que t’es là. Ouvre. Ouvre ! Ouvre sinon j’vais défoncer et t’arracher la tête de mes propres mains !! OUVRE MAINTENANT !!! »

Le prochain chapitre sera publié le 3 novembre.


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