mardi 10 novembre 2015

Camden, la nouvelle - Chapitre 3



Chapitre 3
Eva

D’immenses flocons légers comme l’air dansaient en se frôlant, comme s’ils flirtaient avant de mourir, désintégrés, sur l’asphalte. La magie de Noël, ou plutôt son immense lot de souffrances par association, était déjà passée. Le Nouvel An approchait, avec sa part d’incertitude : Poutine avait déployé des troupes à la frontière finlandaise, en réponse à une résolution de l’ONU qui condamnait le rôle de la Russie dans la fomentation du conflit ukrainien, s’attirant ainsi les foudres de la communauté internationale. Les tensions étaient vives. Bluff ou manœuvre stratégique ? Personne ne le savait vraiment. Mais il en résultait un relent de guerre froide, une impression floue mais omniprésente de fin du monde en gestation, qui affligeait les uns et excitait les autres. Julian, entièrement nu sous des draps sales, ses écouteurs sur les oreilles, écoutait pour une centième fois le Lacrimosa du Requiem de Mozart, version Karajan un peu lente, l’esprit oscillant entre le passé et le présent. L’exaltation qui avait suivi son épisode métaphysique s’était rapidement métamorphosée en dépression. Cela faisait maintenant dix-huit jours qu’il n’avait parlé à personne. Il ne retournait plus les appels de Debby. N’avait plus d’énergie. Peinait à se nourrir. Où étaient ses amis ?

À ne plus répondre à leurs invitations, à ignorer ceux qui espéraient sa présence, il avait visiblement réussi à consumer tout le capital de sympathie de son entourage. Le réservoir semblait vide. Le trou noir progressait, inéluctablement, à défaut de lumière. Mais à travers cette tempête de tristesse, il réalisait quand même, au fond, pourquoi il en était arrivé là, mais demeurait confus sur la suite des choses, pris dans un vortex spatio-temporel intérieur duquel il ne savait s’extirper. Il était amaigri, mais sobre. Sa lucidité le tenait en vie. Il s’étiolait.  

Eva était trop belle pour son propre bien. Un visage trop symétrique, des lèvres un peu trop pulpeuses et un sourire franchement trop parfait. Elle était trop grande, trop élancée ; les proportions appelant trop au sexe, avec des jupes parfois trop courtes. Elle était trop. Malheureusement pour elle, son apparence faisait souvent écran au reste. Elle n’était pas bête. Loin de là. Elle incarnait même ce genre de fille qui pouvait vous tailler en petites pièces sans même élever d’un ton sa voix riche en graves. Eva avait connu Julian à l’université lors de leur bac en socio, et ils étaient devenus de bons amis, en fait non, plutôt de bons alliés. Lui, le métrosexuel acidulé, et elle, l’égérie qui sent sucré : celle que les hommes n’oseront jamais aborder de peur d’être recalés. Mais fait étonnant, malgré une intelligence vive et un intérêt certain pour les sciences sociales, elle n’avait jamais réussi à compléter sa trajectoire académique. Était-ce dû à sa passion dévorante pour la mode, ou encore à son attirance pour les soirées arrosées dans les restos les plus prestigieux ? À sa défense, Eva n’avait pas les parents pourvoyeurs de ses amies, alors elle devait travailler pour se payer ses luxes compulsifs. Et quand elle achetait, sur un coup de tête, une robe Balenciaga asymétrique, ses études en prenaient un grand coup. Contrairement à Julian, jamais elle n’avait ne serait-ce qu’envisagé de colmater les brèches de son budget avec une relation axée sur l’intérêt. Elle était une fille atypique. Sa psyché semblait en dichotomie totale avec les stéréotypes que son apparence dictait aux hommes comme aux femmes, bien malgré elle. Elle était prise à son propre piège, et à celui de son intégrité, immuable. Son affection pour Julian avait toujours été endiguée par son incapacité à décoder la réciproque. Dans le doute, elle s’était abstenue. Amis ils étaient devenus.  

Eva n’avait pas contacté Julian depuis sept ou huit mois, trop concentrée sur son nouveau poste d’organisatrice d’événements au sein d’une firme bien établie dans plusieurs capitales européennes. Elle était bien rémunérée, enfin. Elle voyageait et côtoyait un certain gratin, sans toutefois jouer à l’imposteur. Elle était de retour au bercail en cette fin d’année, chargée d’organiser la plus opulente fête du Nouvel An qui soit, au chic Ballroom Circus, une salle de quatre cents places fréquentée par la bourgeoisie depuis des siècles. Le promoteur, un milliardaire excentrique ayant fait fortune au Japon avec la commercialisation d’un condom robotisé dont le mouvement circulaire, breveté, avait été qualifié de miraculeux, n’avait pas lésiné sur les moyens. On ne parlait pas ici de mousseux bon marché servi dans de vulgaires verres en plastique, juste avant minuit, à des jeunes déjà saouls et étourdis par les rythmes abrutissants d’un DJ aux cheveux peroxydés n’ayant jamais vraiment réalisé que la belle époque d’Ibiza était terminée depuis plus de deux décennies. Non. Eva avait plutôt planifié une orgie au sens le plus strict. Une expérience absolue. Une sorte d’apologie de tous les excès, amalgamant couleurs, textures, nourriture, boissons, arts, musique et plaisirs sexuels. À trente mille dollars le billet, des invitations avaient été disséminées dans le monde entier dans le plus grand secret, des mois auparavant, à près de 500 personnes triées sur le volet : gens d’affaires à succès, artistes de réputation internationale, ambassadeurs de grandes familles, décideurs, politiques et dignitaires. C’était la troisième édition de cette fête occulte, dont personne ne connaissait l’existence à l’extérieur des cercles d’initiés. Les invités se voyaient conviés à un lieu de rassemblement secret, à partir duquel ils étaient transportés, par petits groupes, vers le lieu officiel qui, au regard des passants, semblait fermé pour la soirée. Le pacte de confidentialité était absolu, tant de la part des organisateurs que des participants. Ici, aucun besoin de jouer le jeu du bal masqué. Tous acceptaient le code. Et la devise était simple : « LE PLAISIR N’A PAS DE NOM. VOUS N’ÊTES ICI PERSONNE. ENSEMBLE NOUS SOMMES LE PLAISIR. »

Le 28 décembre au matin, Eva se leva tôt, car une immense journée l’attendait. Par habitude, en ouvrant l’oeil, elle allongea son bras et prit son téléphone pour vérifier ses courriels et textos. Fait inhabituel, elle avait deux messages sur sa boîte vocale, les deux du même numéro. Elle connaissait trop bien ce numéro, celui de l’agente de Kanye West à Los Angeles. Le premier message était vide. Le deuxième contenait ce qu’elle redoutait : « Kanye est désolé. Il a décidé d’enregistrer un album avec Paul McCartney le mois dernier et les séances de production prennent plus de temps que prévu. Il passe toutes ses journées et ses nuits en studio à peaufiner le tout. Il a décidé d’annuler tous ses engagements jusqu’à la mi-février. Nous sommes vraiment désolés. » Le mégalo du hip-hop devait exécuter une prestation spontanée de son succès Jesus Walks, entouré de ballerines ailées, à 22H45 précises. Inutile de dire qu’Eva était furax, mais à trois jours d’avis, elle devait absolument trouver une solution. Et vite. Blanca Li avait fait des merveilles à la chorégraphie, les danseuses répétaient depuis plusieurs jours, il devait bien y avoir une issue ? Comment récupérer, même partiellement, ce qui avait déjà été préparé ? Elle ne pouvait espérer qu’une célébrité accepte de remplacer West au pied levé, à moins de 72 heures d’avis. Le soir du Nouvel An de surcroît. Impossible. Elle avait récemment été confrontée à des situations difficiles, l’organisation d’événements comportant son lot d’incertitudes, mais jamais n’avait-elle été happée de manière si frontale par une situation insoluble à première vue. Sueurs froides. Café. Sueurs froides. Idée ! Elle se souvint subitement d’un clip Web de Julian, dans lequel il avait remodelé un succès de Kendrick Lamar, à partir de son propre studio. Il avait obtenu quelques centaines de milliers de vues dans les jours qui avaient suivi sa diffusion. Sa refonte, plus mélodique et lumineuse, apportait un éclairage nouveau. Pourrait-il reproduire cette énergie et sauver le numéro ? Julian était grand, son regard perçant, sa voix douce et riche, mais avait-il le charisme pour envouter ce type de public ? La meilleure manière de le savoir était de tenter le coup rapidement, en répétition, en compagnie de la chorégraphe. Mais encore fallait-il le convaincre. Était-il en ville ? Que devenait-il ? Eva n’en savait rien, mais espérait. Et c’était suffisant pour la projeter dans l’action. Elle n’avait pas le temps d’attendre un retour d’appel ou une réponse à un courriel. Elle prit du coup un taxi pour se rendre directement au loft de son ami, ne soupçonnant rien de sa condition. Trente, ou trente-cinq minutes tout au plus, la séparaient de son ancien complice, devenu soudainement son sauveur potentiel. Fait rare, elle déguerpit en oubliant de se maquiller.      

La porte extérieure de l’immeuble était déverrouillée comme à l’habitude. Elle craignait de demeurer coincée dans le monte-charge — ça lui était déjà arrivé deux ans plus tôt —  alors elle se résolut à emprunter l’escalier. Il faisait froid et humide. L’ascension sembla durer une éternité. Il ouvrit assez rapidement. Elle fut totalement sidérée par son état : à la fois peinée, inquiète et en colère de ne pas avoir été plus présente pour lui dans les mois précédents. Ils avaient toujours été directs et volontairement décalés dans leurs échanges, c’était leur modus vivendi à eux, toujours à deux degrés de distance, mais très près du cœur. Ils se firent la bise rapidement. Elle pénétra dans son halo nauséabond…

Julian, nonchalant et insensible, marchant mécaniquement vers son canapé: « Salut. Qu’est-ce que tu fais ici ? T’as pas le mariage d’un prince saoudien à organiser ? »

Eva, s’appropriant les lieux, en mouvement : « Ça pue ici. Faudrait aérer… »

Julian, contournant la question : « Veux-tu un thé ? »

Eva, l’observant de haut en bas : « Non, ça va, merci. Mais t’es dont maigre ? T’es pire qu’un top-modèle de Lagerfeld… »

Julian : « Merci beaucoup de demander, ça va super bien, jamais été mieux. Câlisse, j’suis un ostie de rayon de soleil. Sérieusement. Qu’est-ce que tu fais ici ? »

Eva, sortant de son personnage : « Là je suis plus sûre de savoir ce que je veux. Ça me fait de la peine de te voir comme ça. Pourquoi t’as pas donné signe de vie ? J’étais tellement prise dans mes affaires, avoir su… »

Julian, craquant subitement, sur le bord des larmes : « J’me sens perdu. C’est comme si je tombais dans l’vide sans jamais atterrir. J’ai honte. J’en ai mon truck. »

Eva : « Veux-tu venir avec moi ? On va prendre l’air et aller manger une bouchée. On va jaser. J’suis libre pour une heure ou deux. Va t’habiller. Ça va te faire du bien. J’vais ramasser un peu en t’attendant. On sortira les ordures en descendant. »

Julian obéit sans discuter. Il n’avait pas la force de dire non et n’avait rien à perdre. Mais surtout, malgré toute la tristesse accumulée dans le bas de son ventre vide, il était heureux de revoir Eva.

Ils marchèrent une dizaine de minutes sans parler, sur une fine couche de neige fraîche, jusqu’au café où ils avaient autrefois l’habitude de se rendre après les cours, en fin d’après-midi. Rendus sur place, ils commandèrent rapidement. Lui, une assiette de déjeuner et un café filtre. Elle, son rituel bol de fromage cottage avec fruits frais, qu’il avait l’habitude de qualifier sadiquement de « vaginite » pour la dégoûter. Ils discutèrent de tout et de rien, puis des derniers temps, plus en détail. Julian s’ouvrit un peu, mais pas trop, pour ne pas s’exposer au jugement de son amie. Plus leurs échanges évoluaient, plus il retrouvait son aplomb. Leur lien le ramenait dans une zone rassurante, familière.

Eva : « T’es rendu à combien de vues pour ta reprise de Swimming Pool ? »

Julian : « Près de 500 000… Ça va me rapporter un gros 12 $. »

Eva : « Pourrais-tu la refaire ? J’veux dire… La reprendre live ? »

Julian : « J’sais pas. Peut-être. Mais j’ai pas le goût… »

Eva : « Et si ça pouvait te rapporter assez pour te redonner le goût de faire de la musique ? »

Julian : « Ça en prendrait beaucoup. Mais pourquoi tu me demandes ça ? Arrête de tourner autour du pot… »

Eva : « Je. Suis. Dans. La. Merde. Je pilote un événement VVVIP pour le Nouvel An. Genre le bal dans Eyes Wide Shut, mais sans masques, et avec un tas de vedettes et du Cristal en magnum. Un truc secret. Et Kanye West m’a fait dans les mains à trois jours de l’événement. J’te niaise pas. Kanye. En plus, on a Blanca Li qui a peaufiné une chorégraphie mongole avec des filles et des costumes et tout. Avec l’intro, ça dure moins de 15 minutes. Une version longue de Jesus Walks… On pourrait sûrement transposer le tout sur ta version de Swimming Pool… Non ? »

Julian : « T’es pas sérieuse là. Tu m’niaises, c’est ça ? »

Eva, charmeuse : « Je sais que tu serais capable. T’as qu’à faire ton Chris Martin qui rappe. La crowd est mature. Ils vont adorer. La sono va être géniale. Ça te tenterait pas d’essayer ? Juste une fois en répétition. On demande aux musiciens de te la faire et tu t’essaies avec les filles. C’est au Ballroom Circus. » Et à ce moment précis, elle le regarda le plus solennellement du monde, directement dans les yeux, pour marquer l’importance du moment : « Si ça fonctionne, je te paie 25 000 $ comptant en avance. Je suis très sérieuse. Mais faut décider vite. On doit tout virer à l’envers. »

Julian : « Si moi j’ai l’air d’un top-modèle de Lagerfeld, toi t’as l’air d’une morte. 25 000 $ ? Vraiment ? »

Les trois jours qui suivirent passèrent en quelques instants. Tests sur place avec les musiciens et danseuses, répétitions incessantes, séance d’essayage avec une styliste… Eva ne le ménageait pas et il appréciait son honnêteté. L’échéance approchait à une vitesse folle. Saurait-il assurer devant 400 personnes, dans ce type d’environnement ? À vrai dire, il ne se permettait même pas d’y penser, comme si tout ça n’était qu’un rêve scénarisé, entre deux spasmes existentiels insupportables. Il s’extirpait néanmoins très lentement, malgré lui, de son vortex de dépression, pour en être avalé par un autre, plus puissant et grisant, nommé Eva. Il renouait avec son essence en sa présence. Plus encore, il ne se sentait plus seul et avait retrouvé l’appétit. Il ignorait par contre qu’il ne retrouverait plus jamais cette solitude et ce vide. Qu’il en serait même nostalgique un jour. Mais pour l’instant, sous la douche, il demeurait concentré à déclamer la fin du refrain avec la bonne intention, pour une centième fois :

…I wave a few bottles, then I watch 'em all flock
All the girls wanna play Baywatch
I got a swimming pool full of liquor and they dive in it
Pool full of liquor, I'mma dive in it

Le prochain chapitre sera publié le 17 novembre.

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