dimanche 14 septembre 2014

Les yeux fermés

Elle s’appelle Chandni, elle a 19 ans et de longs cheveux noirs. Et aux aurores de ce 24 avril 2013, elle se tire difficilement du lit de la chambre principale de ce minuscule appartement où elle et huit membres de sa famille vivent entassés comme des sardines. Nous sommes à Savar, banlieue pauvre d’une giga capitale paumée de plus de 15 millions d’habitants: Dacca au Bangladesh. Elle et son frère Rifat travaillent au même endroit depuis quelques temps, une manufacture de neuf étages où l’on exploite, pour un salaire d’environ 2 $ par jour, des milliers d’humains pour qui le seul impératif est la survie et le désir lointain d’envoyer leurs enfants à l’école. Tout ça pour quoi au juste? Pour que des vêtements distribués chez des détaillants de petite ou grande grande surface comme Benetton, Gap, J. C. Penney, Walmart, Loblaws, Carrefour ou encore Children’s Place, puissent nous être vendus à bas prix tout en dégageant des marges bénéficiaires accrues pour ces entreprises occidentales. 

Sans le savoir, machinalement, Chandni et son frère se dirigent vers ce que seront les derniers instants de leur existence. À 9h, le matin de ce 24 avril 2013, ils seront tués par l’effondrement des neuf étages de ce complexe rafistolé, le Rana Plaza, dont la structure ne pouvait plus soutenir le poids de l’équipement. Deux morts parmi les 1134 personnes. Une fourmilière entière écrasée en quelques secondes. Des humains traités comme des bestioles, qui meurent comme des bestioles, n’attirant le feu des projecteurs de la planète que quelques instants pour mieux divertir les compulsifs que nous sommes, le temps de passer à la prochaine nouvelle. Des ces 1134 morts, environ 80% étaient des femmes. Ils sont plus de 4 millions à vivre ainsi. Vivre n’est probablement pas le bon mot.

Ici au Québec, quand nous parlons de simplicité volontaire, d’achat local, du respect de l’environnement ou encore du partage de la richesse, nous sommes rapidement catalogués au rang d’idéalistes de gauche, car c’est toujours plus facile de catégoriser que de réfléchir. Les Walmart continuent à vendre leur bas prix de tous les jours, pourquoi s’en priver? Et pourquoi pas ces pyjamas chez Children’s Place en paquets de trois pour 22,99$? Qui sommes-nous pour réinventer le monde? Pire encore, qui sommes-nous pour faire la morale à cette classe moyenne des couronnes qui passe sa vie à dénoncer son étranglement fiscal? Et bien nous sommes humains. Et conscients. Et convaincus que tout humain a droit à la dignité. Mais plus encore, nous sommes, je suis, absolument dégoutés que nous laissions volontairement des barrières culturelles, des milliers de kilomètres ou des réalités macroéconomiques nous fermer les yeux sur le terrible sort que vit présentement l’humanité. Nous sommes tous responsables de notre aveuglement. Nous fermons les yeux en toute connaissance de cause. Nous nous forgeons de belles excuses, aussi alambiquées que ces neuf étages du Rana Plaza tombées en ruine comme un révélateur terrible de la cupidité humaine, pour bénéficier à notre manière de cette misère. Nous fermons les yeux et demeurons complices pour notre petit bien, en profiteurs lâches d’une globalisation qui nous aura immunisés à la misère d’autrui. Les yeux fermés et le coeur barré à double tour par le déni, au volant de notre mini-fourgonnette, nous nous rendons au Supercentre le plus proche, sans clignoter et en roulant en diagonale dans le stationnement, trop pressés d’arriver pour acheter. Le jour où les rôles seront inversés, où l’ordre établi ne sera plus en notre faveur, qui sera là pour nous?

Crédits photos et fonds d’indemnisation
L’émouvante photo montrée en introduction a été récompensée du 3e prix dans la catégorie «Fait divers» lors du dernier World Press Photo. Ce cliché, tout comme celui présenté plus bas, sont tous deux de la photographe activiste Taslima Akhter. Pour en savoir plus sur son oeuvre et son engagement, c’est ici. Pour en connaître plus sur l’offensive Clean Clothes Campaign qui vise à bâtir un fonds d’indemnisation de 40 millions de $ pour les familles des victimes, c’est ici. Fait à noter, plus de la moitié des marques qui exploitaient le Rana Plaza, donc Benetton et J. C. Penney, n’ont pas encore versé un sous au Fonds à ce jour.

P.-S.: Les prénoms des victimes et leur lien ont été inventés pour mieux transposer le drame.

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